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Un article publié par la Fundació CATDEM, proche du parti CDC

La France, quand même!* (par Joan Safont)

Il y aura cent ans l’été prochain que la guerre secouait l’Europe. Les soldats de différentes nations se battaient dans une guerre qui allait être connue comme la Grande guerre. En septembre 1914, la France était en danger. Les Allemands faisaient route vers les portes de Paris quand, presque miraculeusement, l’armée française fit reculer les troupes du Kaiser lors de la bataille de la Marne. La nouvelle arrive à Barcelone le 11 septembre, pratiquement au moment où la ville rendait les honneurs à ses héroïques défenseurs de 1714, 200 ans après la tragique chute de Barcelone qui avait marqué la fin de l’État catalan. Le catalanisme, en majorité francophile, reçoit cette victoire avec enthousiasme. De plus, le commandant de l’armée française était le général Joffre, né à Rivesaltes, en Catalogne française. Le soutien aux Alliés, et spécialement à la France, fut majoritaire, en particulier parmi les catalanistes libéraux et républicains. La France était vue non seulement comme un modèle de culture, un pays intellectuellement proche et un idéal de démocratie, mais surtout comme un allié sûr pour les revendications nationales catalanes. Ces revendications étaient fortes depuis le milieu du XIXème siècle, à l’instar des mouvements similaires en Irlande, Norvège, Pologne, Hongrie, Tchéquie qui aspiraient aussi à l’indépendance… De plus, l’espoir existait que le « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes », de plus en plus ouvertement soutenu par les Alliés, dont la France, pourrait donner un nouveau statut à la Catalogne, suite aux convulsions de la guerre. Tout ceci explique l’apparition de manifestes, les visites d’intellectuels au front et même l’engagement de volontaires catalans dans la Légion étrangère. Des initiatives qui ne provoqueront pourtant pas le support français aux revendications du catalanisme, ni à un changement profond en Catalogne. La France n’avait aucun intérêt à promouvoir des secousses au sud des Pyrénées. Un manque d’intérêt manifesté par cette phrase apocryphe «Pas d’histoires, Messieurs !» que le premier ministre Clémenceau aurait lâché à une délégation catalane.

Aujourd’hui, la Catalogne cherche à se redéfinir dans le cadre européen pour redevenir un État indépendant. Et cette fois-ci, il est évident que les Catalans ne miseront pas sur un hypothétique soutien français. Contrairement à 1914. Contrairement aussi à la Guerre des Faucheurs, au XVIIème siècle, lorsque la Catalogne tenta de s’ériger en République séparée de l’Espagne, avec le soutien de la France. Mais, néanmoins, les regards se croisent de part et d’autre des Pyrénées. La France reste aujourd’hui l’un des principaux acteurs en Europe. La France et la Catalogne ne partagent pas seulement une chaîne de montagnes, leurs relations sont aussi économiques, commerciales et culturelles. Et la distance en TGV jusqu’à Paris et jusqu’aux principales villes du Midi est désormais d’une durée raisonnable. Les liens entre les deux pays sont solides et anciens. Et pour finir, Manuel Valls, né à Barcelone, fils du peintre catalan Xavier Valls, et petit-fils d’un des fondateurs du journal démocrate-chrétien “El Matí” à l’époque de la IIe République espagnole, a été nommé Premier ministre en France.

Comment faut-il interpréter la position de la France dans le processus indépendantiste catalan? La République française a fait le choix d’une prudence absolue : “Il s’agit d’une affaire interne”, martèlent ses dirigeants. La France n’a pas pris catégoriquement parti contre les aspirations catalanes, contrairement à ce qu’aurait souhaité le ministre espagnol des Affaires étrangères, qui misait sur le jacobinisme français face à ses propres réalités internes (parmi lesquelles la Catalogne française). Une non-ingérence dans le débat catalan qu’il serait bon d’avoir à l’esprit et qui est pour le moment la meilleure réponse possible.

Qu’est-ce qui fera pencher la balance? Il est évident que, comme on dit traditionnellement, la France n’a ni amis ni ennemis, uniquement des intérêts. Et c’est précisément du fait de cette combinaison d’intérêts et de realpolitik, plus que par une conception romantique de soutien à la démocratie et au droit de décider, que la France pourrait jouer un rôle une fois que la Catalogne aura franchi le pas. Pas avant. Car qu’est-ce qui peut intéresser davantage la France : maintenir de bonnes relations avec un petit État dynamique avec lequel elle peut davantage resserrer les liens ou soutenir un vieil État inefficace et encombrant ? Tout dépendra de ce que la Catalogne pourra offrir à l’ensemble européen et plus particulièrement à son voisin le plus proche et dont la voix est décisive. L’ancien président catalan Francesc Macià le déclarait déjà dans les années 20 : “Nous aspirons à être pour la France une sorte de Belgique des Pyrénées”. C’est-à-dire un ami loyal sur lequel on peut toujours compter. Comme l’a été la Belgique pour la France dans les institutions européennes. La nouvelle République catalane pourrait-elle y arriver?

Il est évident qu’une partie de l’indépendantisme catalan traditionnel assimile encore la République française à l’État espagnol, et les place au même niveau en ce qui concerne l’opposition aux revendications catalanes. Mais ne nous y trompons pas : l’indépendance ne s’obtient pas par miracle et sans parrainages. La France pourrait-elle parrainer l’indépendance catalane? Certains Catalans francophiles, dont je suis, le souhaiteraient, mais tout dépendra de la manière dont nous nous rendrons indispensables. En attendant nous devons être conscients que Paris nous observe. Car à l’évidence, de Charlemagne à Napoléon, quand la France a regardé la carte de l’Europe, elle à toujours pris en compte la Catalogne.