Une histoire de la Catalogne du nord

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Joan PEYTAVÍ DEIXONA (dir)., Pau, Treva i Mil·lenari. La Catalogne du Xe au XXe siècle, Recueil de conférences dans le cadre du cycle Année Abat Oliba – Toulouges 2008, Ed. Trabucaire-Mairie de Toulouges, Canet-Toulouges, 2010, p. 17-28.

UNE HISTOIRE DE LA CATALOGNE DU NORD :

Réflexion sur le parcours millénaire de la catalanité

Joan PEYTAVÍ DEIXONA 

IFCT-CREC – UPVD – Perpignan

Institut d’Estudis Catalans – Barcelone

« La  communauté catalane est sans doute la plus remarquable [parmi les communautés européennes], en ce sens qu’elle est si ferme dans ses aspirations, dans la conscience qu’elle a d’elle-même, qu’elle n’a pas besoin de violence pour obtenir d’être reconnue. Elle apparaît ainsi, dans le tableau complexe de l’Europe contemporaine, comme un « cas ». (…) Le cas répond, me semble-t-il, à un fait. Je veux dire que la réussite politique d’une conscience de groupe, à un moment de l’histoire, n’est jamais explicable sans fondements objectifs. On ne bâtit pas sur l’inexistant. Le fait catalan, comme réalité ethno-linguistique de longue durée, existe. » Ainsi s’exprime l’historien français Pierre Vilar dans son Introduction à l’Histoire de Catalogne, voulant par-là attirer dès le début l’attention du lecteur sur le « fait catalan ».

La catalanité est un fait historique, culturel et linguistique ancien qui s’est construit sur un espace territorial défini depuis plus d’un millénaire. A partir du berceau pyrénéen jusqu’aux conquêtes des piémonts et des dépressions et au-delà dans l’espace méditerranéen, s’est constituée une unité de civilisation s’appuyant sur des relations intérieures constantes : la communauté catalane y est née. Au vu de spécificités affirmées très tôt (constitution et institutions représentatives, langue, armée locale, etc.), nombreux sont ceux qui y ont même vu à juste titre, une des premières nations européennes au sens contemporain du terme, peut-être celui de l’état-nation.

 

Les fondements de cette unité reposent sur deux principaux facteurs : le milieu et les héritages primitifs. Le fait catalan est un fait pyrénéen, la montagne parfois sacralisée –le Canigó en est encore le meilleur exemple totémique– a été le refuge des premières populations, ces ancêtres directs des Catalans actuels, pourtant teintés d’apports migratoires récurrents. Les hispani des temps carolingiens et les groupes locaux des versants catalan et occitan de la montagne s’y sont réfugiés lors des invasions musulmanes pourtant souvent acceptées sans grande résistance locales ; ce sont davantage leurs descendants qui ont repris à leur compte l’idée impériale de la dilatatio christianitatis et entrepris la conquête des basses terres à partir de ce camp de base. La conscience de la « pyrénéité » est d’ailleurs profondément ancrée dans l’inconscient collectif catalan : le Catalan est un pyrénéen, il voit la montagne de partout comme un repère sécuritaire qui lui donne une vision tangible de son domaine.

Au-delà du refuge coexiste l’autre espace fondateur, le méditerranéen. Car c’est aussi de cette ouverture au monde qu’est née et a survécu la catalanité. Depuis les temps antiques des Grecs, des Phéniciens ou d’autres peuples venus de Méditerranée et surtout des Romains, ont tous contribué à la facture, à la construction du pays dans tous les domaines, et les populations locales, ibères ou basques selon les régions, ont subi plus ou moins subtilement et savamment les influences extérieures à travers la façade maritime. De la même manière, c’est grâce à celle-ci, que la Catalogne s’est fait une place internationale, surtout quand les ambitions terrestres médiévales n’ont pas porté tous leurs fruits. Les marins, les marchands ou autres almogàvers, les mercenaires catalano-aragonais de l’expansion en Méditerranée des XIIIe et XIVe siècles, sont les flambeaux de ces succès économiques et politiques.

Mais la Catalogne, au cœur et au sud de la chaîne pyrénéenne est également un couloir de passage terrestre. Les influences septentrionales des Wisigoths ou des Francs ou les legs des Arabo-berbères y sont encore visibles. Fruit de ce métissage plus culturel que réellement démographique ou ethnique car trop peu important en quantités est issu originellement une communauté de personnes que, de Perpignan à Valence, vers le XIIIe siècle, les étrangers désignent, pour les différencier des autres ibériques, comme « Catalans ».

 

La romanisation que l’on fait débuter traditionnellement en 218 av. J.-C. avec l’arrivée des troupes romaines dans le comptoir ibéro grec d’Empúries –en grec emporion– laisse une trace indélébile dans l’histoire : langue, droit, institutions, paysage sont autant d’éléments constitutifs de la mentalité et de l’histoire de ce territoire. Bien plus tard, d’autres peuples laisseront leur empreinte mais souvent elle ne sera que superposée à ce moule latin. Les Wisigoths par leur code juridique, la Lex Wisigothorum, renforcent la très forte notion de légalisme des « Protocatalans ». La période de conquête et d’expansion sur les Arabes (VIIIe-XIIe) consolide le sentiment de liberté d’une paysannerie qui avant le tournant de l’An Mil se sent –plus qu’elle ne l’est– à la fois émancipée et protégée car armée et ce, dans une entité créée par et pour elle, l’embryon qu’est la Marca Hispanica. Et dans cet espace originel et original, beaucoup de paysans, les pères fondateurs de cette Terra, les pagesos, occupent des alleux –c’est-à-dire des terres libres de toute imposition–, les villes obtiennent des chartes municipales, les premières viles franques d’Occident naissent dans ces régions dont celles récupérées par les autochtones sur les conquérants musulmans, pourtant déjà devenus eux aussi des autochtones mais de l’autre religion.

La Catalogne qui naît dans le haut Moyen-âge est un monde brillant à bien des égards. Les abbayes de Cuixà ou de Ripoll sont des centres de savoir réputés non seulement dans l’Occident médiéval mais aussi au-delà, car les relations et surtout les échanges avec l’Orient latin ou l’Al-Andalus musulman, notamment sa partie orientale, le Sharq al-Andalus, de Murcia à l’Ebre sont constants. Dans leur conception architecturale, les bâtiments religieux fleurissent au point de faire de la Catalogne une des régions les plus denses en monuments romans. Déjà l’art préroman, s’exprimant dans une nature sobre, y avait trouvé des lettres de noblesse, mais son successeur architectural s’y exprime avec une splendeur inégalée, comme dans les régions occitanes et italiennes : Sant Miquel de Cuixà, Sant Martí del Canigó, Sant Pere de Roda, Sant Vicenç de Cardona, les fameuses églises de la Vall de Boí de Taüll, Sant Joan de les Abadesses, ne sont que quelques arbres célèbres qui cachent la forêt de trésors que recèlent la Catalunya Vella, d’en-deçà le Llobregat. Les terres de premières conquêtes au-delà du fleuve barcelonais lui réuniront les grands ensembles du roman tardif, comme Santes Creus, Poblet ou Vallbona de les Monges.

Dans ces mêmes centres religieux sont pensées les premières institutions en Europe, de Paix et de Trêve de Dieu, dont l’abbé Oliba est l’un des principaux artisans : c’est à Toluges, dans le comté de Roussillon qu’a eu lieu en mai 1027 la première assemblée de Treuga. La volonté de mettre un frein aux violences seigneuriales de la part du pouvoir spirituel a conduit par la suite le pouvoir temporel du prince à reprendre à son compte cette institution. Son intention est de restaurer l’autorité publique, à partir de laquelle sont confectionnés entre les XIe et XIIIe siècles en grande partie les Usatges de Barcelone et les Constitucions de Catalogne, bases législatives pionnières qui préfigurent un des premiers parlements européens, les Corts catalanes. L’état féodal s’en trouve renforcé et l’idée de la conquête d’un empire se fait jour. En 1137, le comte de Barcelone, Gérone, Osona, Cerdagne et Ribagorça Ramon Berenguer IV épouse Pétronille, héritière d’Aragon, unissant par-là pour des siècles la destinée des deux territoires qui gardent cependant leur propre identité, un fait à souligner dans une Histoire où le plus puissant essaie toujours d’englober le plus faible.

Mais le premier rêve qui transfigure l’espace originel est catalano-occitan, rappelant toujours l’idée pyrénéenne ou mieux transpyrénéenne : héritages, mariages, alliances, liens féodaux forgent l’empire pyrénéo-méditerranéen aux couleurs des Quatre Barres sang et or et de la Croix occitane. Cela étant, les velléités des Raimond de Toulouse aux XIe et XIIe siècles, puis la croisade albigeoise qui se termine par le désastre de Muret en 1213 face à la coalition des barons français sonne le glas de la « Catalanoccitanie », cet empire du Sud dont les pragmatiques Capétiens ont bien vu la future naissance et qu’ils ont fait avorter. Cependant, les liens, les contacts et les échanges restent, les Pyrénées font leur œuvre mais les hommes continueront à s’y rencontrer. Cette frontière née au XIIIe siècle est là pour des siècles, elle constitue le point de référence, de définition, de bonheur ou de malheur des uns et des autres, de part et d’autre.

Le second rêve est méditerranéen : il fait se retourner les Catalans vers la Péninsule « musulmane » qu’ils préféraient jusqu’alors « soumettre » économiquement plutôt que politiquement. C’est aussi là que commence la page glorieuse de l’épopée médiévale. Le Comte-roi Jaume Ier (1213-1276) conquiert en quelques décennies son surnom de el Conqueridor, le Conquérant : les Îles Baléares, Valence et tout son pays tombent aux mains de ses armées. Il fonde une confédération de royaumes et instaure une manière de gouverner novatrice (pactisme) qui traite avec une partie des représentants du peuple, les Corts. La monarchie adopte même un peu plus tard une tonalité constitutionnaliste par la mise en place au début du XIVe siècle d’une délégation permanente des Corts, la Diputació del General ou Generalitat. L’économie est réorganisée : consulat de mer, compagnies de commerce, banques, lettres de change, comptoirs pour les étrangers (alfòndecs), donnent à l’époque, un air de lointain précapitalisme.

Les arts éclosent partout encouragés par la position de la Catalogne à l’interface des mondes de la Méditerranée. Comme dans de nombreux pays européens, la littérature médiévale s’attaque à tous les thèmes et les intellectuels catalans sont pluridisciplinaires à l’image de l’universel Ramon Llull (1232-1316), le premier européen à écrire la philosophie en langue vulgaire et la sienne c’est la catalane. Des noms comme Ausiàs March, Bernat Metge, Anselm Turmeda, Joan Roís de Corella, Joan Lluís Vives, sont autant d’auteurs qui dominent la longue liste de productions littéraires du « glorieux épisode médiéval ». Le roman chevaleresque de Tirant lo Blanch sera même en son temps qualifié par Cervantes par la bouche de Quichotte, de « mejor libro del mundo ». Comme il se doit en pareil cas, l’artiste profite de la domination de son pays : le chroniqueur Ramon Muntaner donne d’ailleurs la meilleure définition de l’étendue du pouvoir catalan à travers la diversité des territoires anciens et nouveaux, il parle de la « mata de jonc », dont la force réside dans l’unité des différentes parties, telles celles de la Confederació.

Le pays de l’architecture romane évolue également vers un gothique particulier –loin des canons de référence du Nord français– qui s’exprime dans bon nombre de monuments tant religieux que civils, symboles de la toute-puissance des autorités : les cathédrales de Barcelone ou Tortosa mais aussi les palais royaux de Perpignan ou Barcelone, les llotges de mar, tribunaux de commerce, de Valence, Palma ou Perpignan.

Cela étant, tout n’est pas rose et certaines apparences sont trompeuses. Comme dans tous les pays de l’Occident médiéval, la paysannerie souffre et se retrouve en partie soumise à son seigneur (les pagesos de remences). Les marginaux existent, ici souvent dans le cadre de minorités ethniques : morisques et juifs, parfois protégés par les Comtes-rois, sont souvent pris pour cibles ou exutoires des maux conjoncturels des populations.

Ces points négatifs sont les prémices d’une certaine Décadence que connaît le pays en cette fin de Moyen Age. Si les indicateurs économiques sont positifs dans de nombreux endroits de la Confédération (Valence en particulier), une période de récession s’engage dans le Principat, la Catalogne historique entre Corbières et Ebre. 1333, « lo mal any primer » débute le cycle infernal d’un XIVe siècle d’années noires, d’années de faims et de pestes : la Catalogne mettra des siècles à s’en remettre démographiquement. En 1410, la dynastie comtale autochtone, installée ici depuis le IXe siècle s’éteint avec Martí Ier l’Humà (l’Humain) ; les tractations et autres intérêts des parties en présence portent sur le trône une famille étrangère, les Trastamares castillans. En s’étendant comme leurs prédécesseurs en Méditerranée, ils transportent leur résidence à Naples. Leurs affrontements avec leurs sujets catalans, devenus une partie importante –et non plus la principale– parmi un ensemble, sont fréquents. On en arrive même à l’affrontement ouvert, la guerre civile, que l’Histoire a appelé la Revolució catalana, entre 1462 et 1472, une période pendant laquelle le Comte-roi Joan II Sense Fe (Sans Foi) vend les Comtés du Nord, le Roussillon et la Cerdagne au roi de France pour financer son armée. L’idée de leur conquête naît peut-être alors dans la tête des souverains français : elle sera menée à terme deux siècles plus tard.

Enfin dans cette seconde moitié de XVe siècle, le centre du monde change de position: la Méditerranée, qui a fait la richesse et la grandeur des Catalans, tombe en grande partie sous la domination des Turcs. Quelques décennies plus tard, Christophe Colomb –que nombre d’historiens croient peut-être d’origine barcelonaise– découvre un Nouveau Monde, qui échappe en grande partie à la conquête catalane. Au-delà de la polémique interdiction de commercer, il est vrai que la situation démographique et économique du pays catalan constitue un obstacle majeur à son développement aux Amériques ; mais nombreux seront également ceux qui contourneront les obstacles politiques qu’impose Isabelle la Catholique qui veut garder tout le profit de la découverte : l’attrait américain est irrésistible à l’esprit d’entreprise du mercader catalan et au prosélytisme de ses missioners. Contrairement à ce que dit majoritairement l’historiographie européenne, la Péninsule n’est pas une, l’Espagne n’existe pas –d’ailleurs selon les conseils de la Real Academia de Buenas Letras il est très hasardeux d’en utiliser le vocable avant les Cortes de Cadix de 1812 !– et l’exemple américain est la meilleure illustration de la volonté de domination de la Castille sur le reste des états ibériques, celle-là veut en tirer profit ou les soumettre sans que ceux-ci n’en aient un retour ou un avantage.

 

Avec la montée sur le trône du petit-fils des Rois Catholiques, Charles-Quint, la Catalogne est plus marginalisée et elle devient alors, quelque part, une province de son immense empire, même si la Confédération catalano-aragonaise reste un état à part entière et un état qui va poser problème à la propre conception politique de l’empereur et encore plus à celle de ses successeurs. A cause de ce semblant d’évincement, l’historien a longtemps parlé des XVIe et XVIIe siècles comme des siècles de décadence mais ceci reste grandement à relativiser.

Il est vrai que le commerce avec l’Amérique officiellement prohibé profite malgré tout au pays car on transgresse assez souvent l’interdiction en s’installant dans le sud de la péninsule de même que l’on se refait une santé en s’établissant sur un marché castillan en crise. Mais d’un autre côté, il faut également faire face aux problèmes démographiques : il est avéré que le pays est vidé de sa population d’une part par les luttes civiles du XVe siècle mais surtout par les ravages incessants des pestes et épidémies en tout genre pendant tout le XVIe siècle qui, cause ou conséquence des mauvaises récoltes ou autres disettes, entravent l’accroissement de la population. Heureusement que de temps en temps la capacité de récupération après les épisodes de crise mais que surtout les nombreux immigrants venus des régions occitanes voisines (Gascogne, Languedoc, Auvergne et Limousin méridionaux) comblent les déficits. Il faut dire que les espaces ruraux vidés de paysans sont soigneusement garnis grâce l’attrait qu’y représentent les hauts salaires et les possibilités de s’installer qu’offre en prime la suppression des dernières servitudes, les Mals Usos (Sentència de Guadalupe, 1486). La Catalogne terre d’immigration multiséculaire n’en oublie d’envoyer habilement ses fils marins, commerçants, missionnaires ou militaires participer au développement de l’Amérique à travers une émigration qui y est surtout qualitative.

A cette époque-là, tout se joue cependant sur un fond de crise intérieure chronique symbolisé par le phénomène du bandolerisme. En ville comme dans les campagnes, les bandes rivales, à mi-chemin entre l’argument politique, les luttes de pouvoir seigneuriales et les procédés de droit commun affaiblissent et déstabilisent la mise en place d’une réelle politique favorisant l’intérêt catalan. On voit parfois néanmoins une sorte de « nationalisme » se faire jour –tout au moins en paroles plus que dans les actes– face à la marginalisation de la Catalogne dans le concert des macro-états naissants. Quoi qu’il en soit, il pourrait plutôt s’agir d’une réaction d’autodéfense contre la volonté centralisatrice c’est-à-dire castillanisatrice.

Le XVIIe siècle constitue un tournant plus important dans l’histoire catalane car il annonce la fin politique du pays qui interviendra au début du siècle suivant, après une descente aux enfers politique, une lente agonie qui s’étale des années 1630 aux années 1720. L’affrontement avec Madrid est alors réel. Dans son obsession –très « dans-l’air-du-temps »– de soumettre les états catalano-aragonais aux lois de Castille, la politique du Comte-Duc d’Olivares, ministre de Philippe IV, finit par casser les bonnes volontés catalanes. Aussi quand, dans le cadre des nombreuses vicissitudes de la Guerre de Trente Ans, le roi des Espagnes entre en guerre en 1635 contre son voisin français, il ne faut pas trop de temps pour convaincre les autorités catalanes de se ranger à côté de l’ennemi héréditaire du Nord, le gavatx, même si ce faisant, on en revient à se jeter dans la gueule du loup. En 1640, les Tercios royaux occupent militairement le pays et se comportent donc comme en territoire conquis. La réaction catalane est immédiate, au mois de juin, la révolte des Segadors soulève le pays et les pouvoirs à Barcelone pensent à aller chercher Louis XIII pour en faire leur souverain. Mais ces mêmes dirigeants se révèlent trop velléitaires et ce, malgré le foisonnement idéologique des intellectuels (Fontanella, Martí Viladamor, etc.) qui bat son plein en poussant à fond la réflexion sur leur destin politique collectif : Pau Claris, président de la Generalitat, proclame la République Catalane à l’instar des Provinces-Unies néerlandaises mais, militairement car démographiquement faible, finit par appeler le roi de France. Finalement, les propres prétentions de ce dernier qui voit et utilise les faiblesses du pouvoir royal espagnol tant en Catalogne qu’en Castille dans le but d’étendre ses terres au-delà de la barrière de Fitou mais aussi tout au nord du royaume, en Artois, tout comme les impuissances certaines du monarque ibérique, conduisent en définitive à la partition de la Catalogne lors du Traité des Pyrénées (1659). Cette guerre fondamentale est appelée Guerra de Separació par les Catalans car elle décide de leur rupture avec l’amarre espagnole mais elle est aussi une coupure de son for intérieur, de sa chair, de son intégrité territoriale et primordiale.

Seuls, cependant, les Comtés roussillonnais et cerdan, partie complémentaire du Principat sont annexés au royaume français, après une reconquête du reste du territoire catalan par Philippe IV et une résistance de Louis XIV sur le Roussillon. L’arrangement entre les souverains se fait sur le dos des autorités et des populations catalanes. Il est vrai qu’il calme les événements à un moment où le pays est exsangue : la France pense d’ailleurs qu’elle aura bien un jour quelque territoire à demander au roi d’Espagne sur ses propres frontières septentrionales et qu’elle pourra lui échanger ou lui rétrocéder les pauvres Comtés catalans.

 

La séparation politique de la Catalogne en deux morceaux va nous faire intéresser dans le cadre de cet exposé à la partie devenue politiquement française. L’instauration de nouveaux cadres administratifs a lieu dans la nouvelle « Province de Roussillon » par l’Edit de Saint-Jean-de-Luz en 1661 : c’est le début du désenchantement –en tout cas pour ceux qui avaient naïvement cru aux promesses d’un maintien des institutions locales. Ces dernières ainsi que les organes de gouvernement catalans sont supprimés. La France met en place un système d’organisation de province étrangère, qui dépend du ministère de la guerre. Le Conseil Souverain de Roussillon chargé d’imposer les nouvelles lois et de réprimer les oppositions au régime –à une époque où l’absolutisme louis-quatorzien se met en pratique dans le royaume français tout entier– est dirigé par des Catalans du sud, réfugiés au nord, qui doivent tout au prince français, à l’instar de Trobat ou Sagarra.

Les résistances nord-catalanes se font tout de même sentir, malgré ce contexte des plus défavorables pour eux. Entre 1663 et 1673, les régions montagneuses du Vallespir et du Conflent se révoltent contre la réintroduction –contraire aux engagements royaux– de la gabelle, l’impôt sur le sel, sous la conduite de Josep de la Trinxeria ou de Joan Miquel Mestres, chefs de bande devenus chefs de guérilla. Mais face à la puissance française qui domine alors la scène politique européenne, les quelques milliers de ceux qui sont en train de devenir des « nord-catalans » ne pèsent pas grand chose. La répression est assez violente, à la mesure des craintes des autorités françaises face au danger que constituait une nouvelle guerre avec le roi d’Espagne. Une activité belliqueuse qui ne va pourtant pas manquer entre les deux monarchies pendant toute la seconde moitié du XVIIe siècle et qui va atteindre son apogée lors de la Guerre de Succession qui au début du XVIIIe siècle va voir le triomphe bourbon.

La résistance s’est aussi manifestée lors de nombreux complots (Sant Genís de Fontanes, 1667, Vilafranca, 1674, Perpignan, 1674) visant pendant ladite période à faciliter l’entrée de forces hispaniques pour récupérer les Comtés catalans. Ceci a entre autres effets de conforter les dirigeants français dans la fortification de la nouvelle frontière : des constructions ou améliorations de défenses ont lieu partout à l’instigation de Vauban.

L’aspect le plus efficace de l’opposition locale au nouveau régime concerne la langue et la culture. Le français est inconnu et étranger ici dans la majorité de la population pendant des décennies, bien que les décisions en faveur de son apprentissage soient multiples et qu’elles aillent de pair avec la volonté de faire reculer le catalan. Ascension sociale par le français pour une minorité désireuse de pouvoir, interdiction du catalan comme langue administrative (1700) puis religieuse (1736), tentatives sans grands résultats de scolarisation en français, interdiction d’études supérieures ou de séminaires dans le reste de la Catalogne espagnole, rien n’y fait vraiment jusqu’au début du XXe siècle (!) où l’on commencera à noter les effets des lois Ferry.

La séparation politique d’avec le reste du Principat devient petit à petit une réalité mais les relations de toute sorte ou les communications habituelles sont bien loin d’être coupées –d’autant plus que l’ancienne frontière française avec le Languedoc a continué d’être maintenue concernant les taxes douanières. Malgré les incitations contraires, le commerce terrestre ou maritime reste très actif, de nombreux mariages continuent comme avant d’être célébrés, les diverses voies de passage traditionnelles sont entretenues et amplement utilisées ; en fait, il est évident que dans les esprits et les pratiques quotidiennes, le changement politique d’état est loin d’être la préoccupation majeure des habitants et que la permanence des liens pluriséculaires prime sur toute autre considération. Un certain nombre de ces relations entre aussi dans la limite de l’officialité, et pour cause : la contrebande bat son plein de même que le jeu de la désertion militaire de part et d’autre de la frontière.

Sans céder au catastrophisme qui ne verrait dans l’annexion que des conséquences funestes, il est toutefois manifeste que la situation économique pourrait être meilleure, surtout en comparaison de ce qui se passe dans le reste des pays catalans. Mais le XVIIIe « roussillonnais » longtemps perçu comme une période plutôt de basses eaux à bien des égards, reprend des couleurs à la lecture récente des archives qui racontent un pays où l’on a su s’accommoder avec l’époque et profiter de la situation de confins. Il est vrai que les Catalans du Nord doivent se faire à leur nouvelle conjoncture d’ultra-midi français, qui petit à petit va essayer de les couper de leurs bases catalanes plus actives : ils se sentent quelque peu loin de tout et de tous mais se débrouillent. Cette sensation est d’autant plus dure à digérer que le reste de la Catalogne se refait une santé économique palliant ainsi la perte de ses libertés et de ses institutions en 1716, lors du décret de Nova Planta, qui met fin entre autre à plus de huit siècles de gestion indépendante de la politique. La Catalogne, partie du royaume d’Espagne nouvellement bourbon, se taille une réputation de « Petite Angleterre », fondée sur les débuts de la révolution industrielle à la fin du siècle : la fabrication de textiles, l’exportation de l’eau-de-vie, l’ouverture officielle du commerce avec l’Amérique, l’investissement judicieux et le réinvestissement immédiat des bénéfices fondent les bases de la puissance économique de la Catalogne contemporaine.

De ce côté-ci, la Révolution française survient sans susciter de grands enthousiasmes : les espoirs qui se lisent dans les Cahiers de Doléances où l’on trouve inlassablement répété la volonté de réformes et le respect des traditions politiques catalanes, sont vite déçus. La Révolution est parisienne, jacobine et, ici comme parfois ailleurs, n’a guère d’emprise populaire compte tenu des diversités ou des spécificités locales, un de ses buts étant précisément de les éradiquer. Seule la bourgeoisie naissante, somme toute réduite, en tire profit, d’autant que les populations sont fortement touchées par la crise économique et la baisse des prix qui sévissent à partir des années 1780. Il en découle une émigration en direction de la « grande sœur » d’au-delà des Albères qui est parmi les plus élevées de la nouvelle République : les Comtés catalans, devenus en 1790 le département des Pyrénées-Orientales, se classent en deuxième position après la Basse Alsace, si l’on ne tient compte que des chiffres officiels.

L’opposition réelle à la Révolution se situe dans le cadre du religieux. Si la vente des biens de l’église comme Biens Nationaux se passe plutôt bien, la Constitution Civile du Clergé de 1791 est rejetée en bloc par une bonne partie des habitants. Dans le même sens, comme pour le nouveau régime qui n’est pas à la hauteur de ses espérances, elle n’en admettra pas l’imposition par la force. Aussi, lorsque la radicalisation des années 1793-1794 entraîne les Catalans vers la guerre contre le reste de l’Europe, ils ne se sentent guère partie prenante pour une « Patrie en danger » qu’ils ne considèrent que de très loin comme la leur. En fait, ils profitent de l’occasion pour essayer de s’en débarrasser en ouvrant leurs portes aux armées « espagnoles » formées en bonne part de Catalans du Principat. Seules quelques mauvaises décisions pour lesdites troupes et une réorganisation efficace des révolutionnaires français qui apportent des troupes fraîches depuis le Midi occitan voisin empêchent la récupération de ce morceau de Péninsule par le roi d’Espagne. Le résultat local est toujours le même, un pays exsangue, peu de changements évidents dans les esprits des populations tel que le résume l’adage du moment : «Els rics restaran rics, els pobres restaran pobres, fotuts érem, fotuts serem», les riches resteront riches, les pauvres resteront pauvres, foutus nous étions, foutus nous serons… L’épisode révolutionnaire a pour effet de reconfigurer les espaces administratif, juridique et politique de l’état, le tout bien entendu étant plus encore consolidé sous la période napoléonienne. Département, préfet, diocèse, fiscalité, monnaie, mesures, tout remanie et réforme les cadres de l’Ancien Régime, avec pour conséquence première ici, de faire un peu plus tourner le dos de cette partie de la Catalogne au reste du pays originel, mais semble-t-il plus en apparence que dans la réalité de la quotidienneté. L’union avec la France est à ce moment-là en passe d’être consommée, pour le meilleur et pour le pire.

Les mutations à tous niveaux de la première moitié du XIXe siècle font de cette partie de Catalogne, sur le plan politique un département français à majorité républicaine peut-être par souvenir de la tradition immémoriale de la participation à la chose publique. Il conserve cependant encore une grande minorité conservatrice, héritage d’un Ancien Régime qui peine à disparaître quand on se trouve loin des nouveaux centres de pouvoir. Aussi les nouvelles Pyrénées-Orientales donnent-elles l’impression de vivoter. Les transformations économiques, l’arrivée du chemin de fer, l’amélioration des voies de communication et l’exploitation minière redonnent à partir de la deuxième moitié de ce siècle de la vitalité au pays qui profite dès lors de l’expansion française dans le monde : cela étant, elles restent dans leur contexte une région du lointain dans un état riche mais qui de sa situation géographique voudrait tirer profit –oserait-on dire comme une colonie. Fruits, légumes et vins exportés vers le marché français ont enrichi les grands propriétaires fonciers, qui font de la sorte leur propre « révolution industrielle », réussissent à créer un vrai capitalisme local et donnent naissance à une véritable classe organisée (comme les familles Pams, Violet ou autres Bardou pour n’en citer que quelques-unes) même si celle-ci est il est vrai à l’écart des bases industrielles typiques et topiques des grandes régions du nord de l’Europe. Mais ces mêmes familles n’ont pas toujours réinvesti ou réinjecté leurs bénéfices parfois substantiels dans le développement local. Aussi la crise viticole de la fin du XIXe siècle, les multiples divisions des petits et moyens patrimoines terriens ont-ils ruiné une ou deux générations de réussites personnelles ou familiales.

L’arrivée de la IIIe République à partir des années 1870 souligne à nouveau le triomphe de cette bourgeoisie républicaine face à un fort parti monarchiste. Cette période constitue aussi et surtout un tournant dans l’histoire des racines de cette petite communauté : c’est pour sa langue catalane le début de grosses difficultés qu’elle n’avait pas eu à affronter jusque-là ou auxquelles elle avait réussi à faire face. Effectivement, les lois de scolarisation de Jules Ferry (1880-1882) compromettent la pérennisation du catalan jusqu’ici la seule langue parlée par l’écrasante majorité de la population. L’école gratuite, obligatoire et laïque ouvre en quelques générations une brèche immense dans les flancs de la « catalanophonie » que les régimes précédents n’avaient même pas su inciser. Comme partout en France, une formation des maîtres contrôle verticalement le système, des contenus d’enseignement doctrinaires substituant la catéchèse catholique par la religion républicaine, des « programmes programmés » dans le moindre détail instruisent publiquement les premières générations de « petits Catalans-futurs citoyens » et inculquent la mythologie hexagonale.

Sur un deuxième tableau, l’entrée dans l’entité France se fait encore dans la douleur, par la guerre et le sang versé. En allant, entre 1914 et 1918, « défendre la patrie, la démocratie, la république, les droits de l’homme, etc. » mais surtout en allant y mourir (8500 morts), les Catalans du Nord sont entraînés dans le tourbillon de la victoire de la Nation-France célébrée dans leurs Monuments aux Morts. Ce lien du sang vaut d’ailleurs pour toutes les « glorieuses » guerres coloniales où ils se distinguent, ils en deviennent pour certains des héros, comme par exemple le Rivesaltais Joseph Joffre.

 

Aujourd’hui le bilan reste somme toute mitigé. Plutôt globalement pauvres dans un pays riche, la réalité n’est guère favorable. Dans les années 1950-60, on met souvent en avant que près de la moitié des jeunes hommes seraient partis pour tenter de réussir leur vie dans le Nord. La frontière politique a fait plus de mal que de bien durant tout le XXe siècle en enclavant les Catalans dans ce fonds de France : par jalousie ou par honte d’eux-mêmes ou des autres, ils n’ont pas regardé pendant des décennies en direction de ce Sud catalan défini comme « espagnol » et ressenti comme trop « rouge » ou trop « noir » selon les époques mais tellement plus opulent aujourd’hui –et même quelque part devenu un modèle en Europe. Seule cette Europe devenue communautaire dans les années 1990 et les déceptions timidement avouées –dues par exemple aux financements insuffisants de l’état, à la création de la région Languedoc-Roussillon, au tourisme de masse sauvage, etc.– ont commencé à faire regarder à nouveau au-delà des Albères, même si là-bas aussi le développement y a été parfois effréné ou maladroitement dominé.

Les « Catalans des Pyrénées-Orientales » ont en plus une dure réalité démographique à affronter au début de notre troisième millénaire : un peu plus de 400.000 habitants dans une France de 60 millions. Mais, qui sont-ils ces Catalans ? Les Catalans d’origine ou ceux qui se disent tels ? Mais qui décide de cette catalanité ? Celle-ci s’est toujours définie en terme d’intégration et ce depuis les Constitucions médiévales. Combien sont-ils, parmi les Français, les Belges, les Anglais, les Néerlandais, etc. venus en masse se faire une place au soleil de Méditerranée ou en retraite ? Combien sont-ils parmi les encore plus nombreux Espagnols, Portugais ou Maghrébins venus chercher fortune sur le marché économique français ? Plus important encore, combien, parmi ceux-là, se définissent-ils comme Catalans ? Et quel est le sens de cette revendication ? Combien utilisent-ils la langue après le laminage culturel et l’entretien d’une honte de soi-même longtemps orchestrée par les gouvernants locaux ou parisiens qui ont heureusement changé leur fusil d’épaule ?

Je voudrais insister sur ce petit espoir qui existe et demeure, qui se fraye paradoxalement un chemin dans l’espace de la globalisation : la volonté en hausse de transmettre langue et surtout culture pour une partie non négligeable de la population, et d’en faire un argument politique, économique et social –mais pour l’heure une affirmation plus qu’un acte, l’avenir nous dira si l’on est passé de l’un à l’autre. Et je crois peut-être aussi que son devenir passera comme toujours par l’intégration de tous ces « estrangers » à qui on propose de rentrer en tant que « nouveaux Catalans » dans la communauté historique, à un moment crucial où nous semblions être en perte de vitesse de notre assomption identitaire. Ils seront je crois l’impulsion qui nous manque parfois, car on apprend au contact d’autrui. Suffit-il de prendre exemple sur nos parents du Sud ?…

Alors, quel avenir pour la catalanité dans un endroit où souvent le tourisme de bas-étage, fait de baléarisation –quel autre exemple d’évolution catalane !–, de « coups » immobiliers et de fortunes rapides ? Il est vrai que les productions locales résistent tant bien que mal en misant enfin sur la qualité : vins, fruits, légumes, élevage biologique devraient redonner un peu de fierté à ce petit marché nord-catalan, si on se cède pas justement au « tout-tourisme » ou au « tout-béton ».

Un bilan en dent de scie pour ce pays où les creux sont plus profonds que les pointes ne sont éminentes : des guerres qui l’ont saigné à cause de sa sempiternelle situation de glacis frontalier, des répressions dures et des soumissions, une acculturation « avec panache » par la francisation, une administration dominée par des fonctionnaires souvent étrangers au pays ou par des locaux fidèles serviteurs de l’état, un pouvoir politique donné à des autochtones par leurs cadres parisiens dans un système de domination verticale, des caciques, des médias aseptisés, des relations avec le Sud catalan encore trop balbutiantes et tributaires, il faut le dire, d’un intérêt trop calculateur, une catalanité démographique et culturelle en diminution. Alors, comment peut-on être encore un Catalan en Catalogne du Nord ? Ma réponse veut être positive, objective, pragmatique, dynamique, elle veut aller de l’avant. Et la réponse se trouve peut-être, certainement contenue dans quelques mots, espoir, volonté, courage, passion, partagés par des gens qui malgré tout ce fardeau historique, parlent de la fierté d’être là, dans et au bout de ce cheminement, des individus qui transmettent leur culture, peut-être moins leur langue, souvent envers et contre beaucoup… Une des plus vieilles nations du Vieux Continent, en tout cas une partie, n’a pas l’intention de mourir d’inanition ; dans le cas contraire, elle en serait morte depuis bien longtemps.

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