La Catalogne, une terre d’intégration.

Joan PEYTAVÍ DEIXONA 
IFCT-CREC – UPVD – Perpignan
Institut d’Estudis Catalans – Barcelone

Une lecture nord-catalane

Le débat actuel sur les migrations en Catalogne est éminemment actuel. Tant au sud qu’au nord des Albères. Et ce pour des raisons diverses et avec des facteurs différents, même si sur la longue distance, on pourra s’apercevoir que des origines historiques et démographiques communes sont évidemment et parfaitement décelables.

De plus, il existe un modèle d’intégration catalan qui d’ailleurs, je le dirai en achevant mon propos, est perceptible et applicable de part et d’autre de la frontière politique de l’époque contemporaine. Celui-là n’est pas forcément un modèle à l’anglais ni à la française, car il n’est pas à la base un modèle d’état et c’est certainement ce qui change tout.

Évoquer la Catalogne et analyser le parcours multiséculaire de ses habitants, c’est se rendre compte assez rapidement que tout au long de son histoire et depuis toujours celle-ci s’est constituée en additionnant et en agglomérant les personnes, elle s’est construite sur la fusion de ces populations et de ces influences qui l’ont faite elle particulière, qui l’ont composée, façonnée, dessinée et nuancée. Elle en est même devenue quelque part aujourd’hui un produit original, qui par certains côtés, par la lecture que l’on peut en faire, pourrait être considéré comme un modèle, au sens du prototype que l’on peut reproduire mais aussi au sens de la référence à laquelle on fait appel pour trouver une solution. En tout état de cause, elle peut et doit être examinée comme un éventuel instrument de modélisation. En considérant notre perspective historique, une réflexion sur la « Catalogne, terre d’immigration » a toute raison d’être et de revendiquer d’être une réflexion sur la « Catalogne, terre d’intégration », et ce dans des contextes que l’on retrouve à peu d’endroits dans l’Europe contemporaine. Oserai-je dire que ces cadres se retrouvent en peu d’endroits de cette Europe contemporaine et oserai-je ajouter, qu’on les a retrouvés bien peu souvent à d’autres moments passés de l’histoire du vieux continent.

Quelques pistes d’interrogations pour poser la problématique.

Aussi, peut-on poser qu’il existe un modèle catalan d’intégration du fait qu’il existe un modèle catalan de migration et par conséquent de fondation et de fusion des populations ?

La Catalogne dans sa définition la plus étendue, c’est-à-dire dans son intégrité d’ensemble décrite par la Catalogne historique peut-elle servir de laboratoire pour l’étude de l’intégration des migrants ?

La Catalogne se situe hors des cadres d’analyse les plus courants par le fait même qu’elle se trouve en dehors des modèles étatiques, avec une administration, une gestion ou un politique d’actions totalement propre et originale ?

La Catalogne est-elle ce qu’elle est parce qu’elle a certainement une approche propre et adaptée, parce qu’elle doit résoudre souvent seule le fait d’être attrayante pour les étrangers depuis des siècles ?

Beaucoup de réponses pourraient être positives pour cette seule raison de poser ladite problématique de manière rhétorique. Aussi car la réponse a été lors de ce même long temps, cette perspective par-delà les siècles qui constitue notre protohistoire et ensuite notre histoire, l’engendrement d’une capacité d’absorption de population impressionnante. De cela, de tout cela et de bien d’autres choses qui le complète, à la fois fruits de hasards et de nécessités, il en est ressorti une fusion, un peuple qui depuis longtemps existe de facto bien qu’il n’ait pas toujours existé de jure dans ce même temps long, décrit ici. La Catalogne s’avère être un peuple de migrants –davantage d’immigrants que d’émigrants, on le verra– qui a su plus ou moins bien, selon les époques, mais en tout cas toujours, faire sien les éléments extérieurs qu’elle avait attirée : cette capacité, très souvent la conséquence d’un pragmatisme de l’adaptabilité a produit et construit un ensemble qui a su tirer profit de l’adversité démographique ou qui a su tirer avantage du malheur des temps. Ceci s’est peut-être fait à contrecœur et rancœur parce que ceux que nous appelons les Catalans ou ceux qui nous définissons comme tel, se croient ou nous croyons des gens de souche, des gens d’ici depuis toujours –et c’est vrai que nous le sommes !– avec le supplément que nous a apporté l’addition des forasters et des estrangers, venus souvent de manière ponctuelle, subtile et équilibrée mais aussi en des temps difficiles, de manière plus brutale, comme une exigence incontinente. Même lors des moments de plus grandes pressions démographiques, le Catalan « indigène » a réfléchi pour apprendre à incorporer l’autre, parce que cet autre était aussi une partie de son salut, de sa survie.

Il est possible en plus que cet autre, cet ensemble d’autres, soit en réalité l’individu « catalan », qui la plupart du temps en terme d’identité et de composants a pensé, pense et pensera ce qu’il était, est ou sera. La Catalogne, un pays de migrants, c’est certain, mais la Catalogne, c’est surtout une terre de transformation de gens de l’extérieur en gent de l’intérieur. Ainsi la Catalogne est-elle devenue ce qu’elle est, à savoir différente à bien des égards des autres pays qui l’entourent et souvent soumise aux velléités de ces mêmes voisins mais première, leader en ce qui concerne l’intégration. Un comportement qui s’est imposé plutôt plus que moins naturellement parce que la Catalogne a dû s’adapter. Mais aussi parce que toute la vie, y compris pendant les périodes où elle était maîtresse de son destin, il lui a fallu gérer et équilibrer en son sein ceux qui venaient du dehors pour la faire « més rica i plena », davantage riche et pleine, « tant si es volia com si no es volia », autant si on voulait que si on ne voulait pas, en tout cas en étant toujours responsable et protagoniste.

D’une part, l’expérience de l’investigation à un moment et un lieu précis de notre histoire collective,[1] l’attention portée et par conséquent l’immersion dans des sujets de réflexion complètement inhérents à cette réalité de la vie des gens qui habitent ce pays, mais également l’affection et la connaissance personnelle de tous ces sujets d’études m’ont conduit à livrer ces analyses d’intérêt général dans un cadre encore plus intime, celui de ma portion de Catalogne, celle du Nord, qui s’avère occuper dans la carte de notre civilisation un caractère encore plus particulier. Je veux donc vous offrir une lecture qui se voudra aussi une perspective nord-catalane, tout au moins qui la prendra en compte avec plus de considération ou de diligence que si cela était exprimé dans un cadre plus « sud-catalan ». Dans cette réflexion, je m’y suis engagé personnellement depuis des années et quelque part je m’y lance goulûment tous les jours.

Dernier point dans cette introduction, le déroulement de l’évolution historique est aussi le fruit d’une construction théorique assez récente, c’est-à-dire des temps modernes et mieux encore, des temps contemporains ; en ce sens, tout ce qui va suivre doit être considéré avec la vigilance de celui qui érige honnêtement bien que toujours subjectivement une démonstration ou fait une dissertation assez sujette à la polémique comme peut l’être celle d’un processus identitaire en un endroit autant scruté et fouillé sur la question comme peut l’être la Catalogne.[2] Mais l’échange raisonnable et argumenté d’idées est tout autant enrichissant que celui des populations, c’est ce que j’essaierai de montrer et de faire partager dans mon exposé.

 

 

Je ne voudrais pas tomber dans le piège de croire que nos ancêtres étaient les Ibères, comme pour d’autres ils étaient les Gaulois, les Germains ou les Vikings, mais, en dehors du contexte de l’unicité immaculée de l’ascendance, beaucoup d’entre eux en étaient et beaucoup d’entre nous aussi en descendent. Cela dit, je ne voudrais pas non plus omettre de dire –par souci d’objectivité de base, par pure honnêteté intellectuelle entend-on souvent– que ces mêmes lointains habitants de notre pays qui ont donné naissance à la première civilisation établie là où se trouvera plus tard ce même pays catalan, à cet endroit où s’installera « notre » civilisation catalane, n’ont pas trop laissé de traces fondatrices. Comme dans beaucoup de civilisations en quête des ses origines, ces traces sont plus mythiques ou désirées que réelles. Je voudrais seulement rappeler qu’à l’instar d’autres en Europe, ceux-là ne constituaient pas un peuple, une ethnie mais plutôt un ensemble de peuples réunis là, sur cette façade méditerranéenne de la péninsule éponyme, la Péninsule Ibérique, du fleuve Iber, l’Ebre, des gens installés ici avec un destin de civilisation commun. La notion de mixité était déjà inhérent au berceau protohistorique de notre éventuelle –tout au moins conventionnelle– racine. Ou me plait-il de le croire ou de l’interpréter à dessein dans ce sens …

Si la mixité est originelle, si la diversité forge l’unité ultérieure, si l’immigration est consubstantielle à notre histoire, l’accumulation, l’agglomération est consécutive parmi les populations –que l’on connaît sous des noms différents tout au long de la chronologie– qui se succèderont dans ce coin de monde. Comment comprendre la profonde romanisation hautement fondatrice ici dans le cadre de la culture, de la langue, du droit, de l’habitat et de nombreux etcetera sans concevoir le mélange comme une idéologie du pragmatisme ? Les « Ibères », empreints de rajouts grecs, phéniciens, celtes et avec des restes d’éléments « basques » dans leur géographie montagnarde et occidentale se sont livrés pour de multiples raisons avec plus ou moins de retenue et de résignation –et pourquoi ne pas le dire, de bon sens, de seny– à la joie relative de l’acculturation, tout au moins de la transformation de leur propre identité, en voyant ou en supposant que celle-là pourrait leur facilité la survivance et qu’en plus ils pourraient certainement l’aménager comme ils voudraient. Cela faisait longtemps qu’ils fréquentaient les Romains et ils en ont vu les opportunités, même si ici le changement et ses conséquences à long terme ont été radicaux et que bien entendu tout n’a pas dû se faire dans la perfection, que tout ne fut pas rose.

Ensuite, dans des temps qui n’étaient pas encore « catalans », vinrent des Arabo-berbères et des Germaniques. Les uns sont entrés comme des conquérants, les autres comme des envahisseurs : le résultat est le même! Et je vous laisse choisir qui ont été les uns et les autres ! D’autres enfin comme les communautés juives y sont parvenus comme des réfugiés et tous y sont restés. Tous alors y étaient peu nombreux, un petit pourcentage qui ne changea guère ladite population initiale et qui en tout cas s’y rajoutait. Cet embryon d’histoire pre-catalane me permet maintenant de faire une digression sur le fameux cliché de la « Catalogne, terre de passage ». De passage, oh oui ! Mais aussi et surtout d’établissement, d’installation ! La plupart des gens qui sont passés ici depuis des siècles, y sont restés. Ce couloir de passage, que l’on a souvent décrit de la sorte, a été et reste beaucoup plus souvent que l’on ne croit un terminus de migration, synonyme d’intégration a plus ou moins long terme. Cela dit, là encore l’intégration de tous et n’importe lequel ne s’est pas faite sans douleur. Selon la conjoncture sur laquelle je reviendrai, la vie n’y a pas toujours été un « long fleuve migratoire tranquille » : un étranger est un étranger et s’il le faut dans les moments difficiles, on le lui remémore. L’intégration se gagne au jour le jour, pas à pas…

 

Puis les « Catalans », je veux dire ceux que la chronologie nous autorise à définir et mentionner comme tel, dans le summum démographique du Moyen Age, celui de la splendeur politique et du poids politique de première importance au niveau européen, ceux de la fameuse et atypique Confédération, ces Catalans-là se sont exportés pour la première fois semble-t-il dans leur vie. L’expansion catalane par terre et par mer a été une réalité entre le XIIe siècle et le XIVe siècle. Mais l’envolée démographique fut de courte durée et bientôt elle fut fauchée par toute une série de problèmes, voire de catastrophes: à la fin de cette époque, au milieu du XIVe siècle, les mals anys, les mauvaises années succèdent aux pestes, les mauvaises récoltes suivent des guerres intérieures, les affrontements internationaux concourent avec les événements climatiques (aiguats, secades, plagues de llagostes ou de pellagostins,) et telluriques (terratrèmols), pour faire des terres catalanes un monde démographiquement blessé et souvent ravagé, avec certes des différences dans le temps et l’espace mais avec assez de puissance pour mettre à mal jusqu’à la période moderne la possibilité d’un redressement, d’une récupération naturelle viable. Et encore une nouvelle fois, la migration devient le recours : comme un thème récurrent dans la vie de la population catalane, comme un remède nécessaire et suffisant pour boucher les vides démographiques, comme pour renforcer les efforts réels mais entravés d’une démographie naturelle de survie des natifs, les allogènes deviennent une grande partie de la solution.

J’ai consacré une part importante de ma recherche à l’immigration des occitans en Catalogne moderne, des migrants qui répondent à la demande catalane de main-d’œuvre. Ceux-là sont des immigrants de type économique qui viennent colmater les brèches ouvertes par les événements cités brièvement plus haut. Souvent travailleurs saisonniers au début, ils finissent par s’installer, suivent pour les mêmes raisons les mêmes voies que les migrants d’aujourd’hui et réussissent assez souvent leur intégration grâce au mariage. De ces vagues toutefois raisonnées, une grande partie des Catalans contemporains en descend : en faisant sa généalogie, au nord ou au sud des Albères, on va fréquemment tombé sur l’un d’eux. De ces gens culturellement et linguistiquement proches, certains endroits du nord et du littoral du pays, des confins septentrionaux ou des villes en sont encore plus redevables. Chez nous, certains villages du Roussillon ont parfois été repeuplés par eux. Comme on peut facilement le comprendre à cause de nombre de mouvements économiques modernes, les étrangers passent les frontières et peuplent d’abord les zones de proximité, même s’ils ne se privent pas de se répandre avec tout autant de densité dans d’autres régions du pays et en particulier les villes.

Une sorte de reprise démographique « naturelle » se produit à partir du second tiers du XVIIIe siècle dans toute la Catalogne, Nord et Sud, une zone qui est alors devenue politiquement atomisée après la « séparation »[3] et la distribution de l’ancienne couronne catalano-aragonaise entre souverains conquérants. Cette division permet une véritable recomposition de la population catalane par la fusion des gens arrivés lors des siècles précédents : se forme alors d’une population catalane moderne de laquelle, lors de la transition démographique qui s’ensuit, naît le socle de la population catalane du XIXe siècle. A cette époque-là on exporte même des gens hors du pays, les excédents donnent naissance aux émigrants catalans d’Amérique pour les habitants du Principat ou d’Afrique pour les Nord-catalans, des destinations certainement pas exclusives mais effectivement majoritaires dans les différentes zones de destination. Les sorties des Catalans étaient précédemment peu nombreuses et simplement ponctuelles ou mieux, qualitatives, par exemple celles des marchands, des militaires, des ecclésiastiques vers l’Amérique, certains que l’on appellera Indians aideront au développement économique du pays dans un royaume espagnol qui n’en aura pas autant.

Quand dans ce temps d’industrialisation, la Catalogne-d’entre-les-Albères-et-l’Ebre devient la « fàbrica d’Espanya », l’usine de l’Espagne, l’immigration reprend bientôt le chemin vers ici et petit à petit des bras nécessaires viennent peupler les villes et les colònies fabrils, les implantations textiles ou métallurgiques du pays en provenance d’Aragon, de Valence, des Baléares ou du reste du royaume hispanique ibérique.

Pendant ce temps-là des XVIIIe et XIXe siècles, la Catalogne-d’entre-les-Albères-et-les-Corbières, qui connaît aussi un moment de plénitude démographique naturelle continue à recevoir une transfusion de population gavatxa –mais il est vrai d’intensité beaucoup moindre– qui a débuté lors des décennies antérieures et qui complète la descente des excédents des hautes vallées de la Tet ou du Tec vers une plaine roussillonnaise qu’enfin la guerre a oublié. En s’ajoutant aux Capcinois, Conflentins, aux gens de l’Aspre ou du Vallespir, les Languedociens des lisières audoises ou ariégeoises accourent pour participer en ce XIXe siècle au travail de la vigne et à l’expansion coloniale depuis Perpignan ou Port-Vendres. Les gens des confins, du Haut Vallespir et de la Cerdagne, passent eux la ligne frontière en sens inverse pour se faire embaucher dans quelques fabriques de l’Empordà ou de la Garrotxa, pour faire des affaires de tout type ou apprendre le travail du liège en ce qui concerne les Vallespiriens, alors que les Cerdans suivant eux aussi des chemins multiséculaires de passage ou de transhumance descendent le long du Llobregat pour tenter leur fortune dans le Vallès ou dans la capitale catalane, à Barcelone, souvent dans le secteur de l’élevage ou de l’industrie de la viande.

Cela dit, ils sont sûrement encore plus nombreux ceux qui à cheval entre le XIXe et le XXe siècle, venus des « confins symétriques » au Roussillon, qui partent des régions de Figueres, Olot, Banyoles ou Ripoll, cadets de famille des mas sud-catalans, une zone presque surpeuplée, veulent tenter leur chance et s’essayer à une nouvelle vie dans la Catalogne française : ils ne cesseront de passer naturellement la frontière de la République à partir de la seconde moitié du XIXe siècle. Leur nombre augmente encore quand les Catalans du Nord entre 1914 et 1918 s’en vont faire la guerre, y meurent ou en reviennent blessés ou estropiés : les Catalans espagnols d’une deuxième vague suppléent aux manques démographiques des Catalans français et épousent beaucoup de leurs veuves ou se marient avec les célibataires qui le seraient restées. En 1934, par exemple 21,6% des recensés (51.000 personnes sur une population de 236.000 habitants) sont des étrangers et la grande majorité de ceux-ci sont ces migrants que je viens de mentionner. Ils proviennent aussi d’une aire espagnole plus élargie, c’est-à-dire non plus strictement du nord du Principat. Comme dans de nombreux pays européens en mutations semblables, la provenance traditionnelle puise aussi à d’autres sources (Italie, nord de la France, etc.). L’intégration ici commence à ressentir les premiers signes du rejet à cause du nombre ou de l’origine géographique –je l’ai aussi évoqué avec les Occitans modernes, il y a peu de couleur rose dans la description d’un tableau de la migration économique. Mais la proximité culturelle de la majorité sud-catalane gagne malgré tout le pari quand les générations suivantes se mélangent –là encore une histoire que beaucoup encore certainement partage dans leur mémoire familiale.

Le changement le plus sensible survient quand un fait de magnitude et de contenu totalement nouveau se produit : l’exil des Républicains de la guerre civile espagnole. Pour la première fois, des migrants non économiques –mais politiques[4]– entrent en masse et de manière soudaine dans ce Nord de Catalogne : ils sont des dizaines de milliers d’individus, une grande partie assez marqués idéologiquement, qui pénètrent en quelques jours ou quelques semaines par tous les chemins et tous les passages, des Albères à la Cerdagne. Le choc est brutal et la première réponse est la « concentration » de ceux-là dans des camps. L’intégration n’est pas alors à l’ordre du jour, seuls les mouvements de populations qui s’accélèrent de manière globale dans la seconde moitié du XXe siècle feront peu à peu leur effet pour ces gens, que notre mémoire collective ne reconnaît que seulement aujourd’hui ou depuis quelques années.

Passés la confusion et le drame de la Seconde Guerre Mondiale, on assiste au début d’une émigration des composants –surtout masculins– du « vieux fonds autochtone » à la recherche d’un nouveau marché du travail, d’une meilleure formation, participant aussi d’un mouvement de brain drain, de drainage des cerveaux, vers les grandes villes de France –un groupe qui viendra grossir une partie du fonctionnariat de l’état comme le feront les régions méridionales françaises. Le résultat à moyen terme est un début de substitution de population –et donc de langue– étant donné qu’une partie des sorties est compensée par des entrées en provenance de nombreux endroits. Pendant les années 1950 arrivent des travailleurs venus des colonies françaises pour contribuer au boom économique des Trente Glorieuses auxquels vont s’adjoindre dans le même courant, à nouveau des Espagnols et des Portugais. Suivant le même chemin qui mène vers ici mais avec des fins très différentes, arrivent également les premiers retraités du nord de l’Europe (France du Nord, Royaume-Uni, Belgique, Pays-Bas, etc.). Finalement le flux de l’époque de la post-guerre est complété par les Pieds-Noirs, fuyant ou étant expulsés du Nord de l’Afrique qui s’installent en masse à Perpignan et ses alentours.

L’intégration pour chacun d’eux connaît des réussites diverses. Pour les locaux, commence surtout le processus de minoration tout au moins statistique qui rend plus difficile l’absorption des premiers dans la société des seconds, parce que souvent ces nouveaux venus ont des raisons trop divergentes d’immigrer ici.

 

Dans la Catalogne qui est restée aux mains du franquisme, les pions bougent aussi: les immigrants affluent du sud, d’Andalousie, de Murcie ou de la Mancha, mais aussi de l’ouest, de la Galice ou de l’Extremadura, afin de concourir à la poussée économique des années 60 ; leur volume est si important dans le capital humain du Principat qu’ils parviennent en deux ou trois générations à constituer près de la moitié des Catalans d’aujourd’hui. La capacité d’intégrer se passe de commentaires en ce qui concerne la société catalane qui les accueille. Hormis le besoin de main-d’œuvre, mis à part l’incapacité de pouvoir en contrôler les flux pour des raisons politiques, exception faite des difficultés de gérer les différences socioculturelles objectives, malgré les difficultés pour leur offrir un accueil décent, les habitants de la Catalogne du dernier tiers du XXe siècle, indigènes nés des mélanges antérieurs et allogènes arrivants, se brassent tellement qu’ils en ont produit un autre melting pot catalan. Ils forgent et forment ainsi un élément beaucoup plus ferme que ce que l’on pourrait penser, malgré les cris de leurs détracteurs actuels et les phantasmes de ceux qui parient sur les cauchemars à venir et l’hétérogénéité de fait. Un exemple à suivre, si on opte pour une critique optimiste ; un exemple à mieux valoriser, à analyser différemment, si on se met du côté pessimiste.

Aujourd’hui, depuis quelques années, à nouveau, un autre défi se présente aux portes de la Catalogne : le succès économique du pays devenu plus libre de ses mouvements au sein d’un état espagnol des autonomies attire sans cesse les nouveaux migrants d’un monde toujours plus global. Européens de l’est, latino-américains, étudiants européens, africains subsahariens, maghrébins occidentaux, etc. considèrent la Catalogne du XXIe siècle comme une opportunité. L’avenir nous dira comment se fera l’intégration, même si l’on connaît déjà les volontés sur lesquelles parient les Catalans en ce qui concerne ces migrants.

 

Dans le Nord catalan, dans les années 1970 et 1980, les arrivants les plus nombreux sont ceux qui, en provenance de toute l’Europe occidentale, répondent à l’héliotropisme à un âge de leur vie plus avancé. Plus tard, dans les années 1990, le mouvement devient encore plus hétérogène, se rajeunit sans pour autant que les plus âgées –retraités français et nord-européens– cessent de venir. En tout état de cause, davantage de gens quitte la ville pour aller vivre sur la sun belt, la ceinture du soleil méditerranéenne, des familles aussi bien issues des catégories moyennes de la société –pour recommencer une vie plus tranquille– que des catégories plus basses –parce qu’elles croient que la vie sera plus tranquille ici. Cette immigration plus récente a fragmenté la société nord-catalane déjà assez fragilisée dans sa composition démographique. À ce sujet, il semble qu’à moment donné un seuil de tolérance, dans le sens de la capacité d’absorption, ait été dépassé et qu’il est difficile de digérer plus d’intégration dans ce pays catalan du nord pour cette raison qu’aujourd’hui la région n’offre pas les mêmes attraits économiques que son voisin du sud. Qui plus est, on peut ajouter que l’identité catalane a décliné dans cette partie au nord de la frontière et que les Catalans, ceux qui se sentent catalans, sont objectivement une minorité, la plus nombreuse certes, mais une minorité. Aussi la relation aux forasters ne peut pas avoir les mêmes fondements, ni les mêmes instruments que ceux qu’ont les Catalans du Principat. Et puis les deux côtés des Albères n’ont pas les mêmes immigrants, avec les mêmes objectifs d’installation. Mais malgré toute cette série d’éléments en défaveur d’une éventuelle intégration qui semble pour l’heure encore dans l’attente, on peut commencer à nuancer cette restriction parce que de manière surprenante, intéressant et pragmatique –si vous avez noté ce sont des qualificatifs que l’on peut retrouver fréquemment dans l’histoire de la population– les autorités politiques, les élus, parient pour une nouvelle conception de l’intégration, l’appellation de “nouveau catalan”. Il peut s’agir d’une tentative de sauvetage de la communauté des personnes qui vivent dans les Pyrénées-Orientales, en Catalogne du Nord, dans le Pays Catalan, –notez également le retour en force de ces mentions culturelles !– qui passe par la mise en relief de l’identité catalane multiséculaire et précédemment cachée dans la période de honte de soi-même : c’est l’invention du terme de « catalanité ». Tout ceci se fait d’ailleurs sans évoquer la plupart du temps la profondeur de l’identité française, proposée ou imposée, selon les époques et aujourd’hui assumée, digérée et revendiquée. Ceci signifie-il pour autant que celle-ci, l’identité française, est en berne du fait que la catalane est en train de se recréer un espace un peu plus important ? Pas forcément ; on peut seulement penser que ladite « catalanité » peut occuper sa place avec plus de naturel, parce que de tous temps ceux qui dominent à n’importe quel niveau offrent ce qu’ils veulent à ceux qui arrivent. Globalisation ? Retour aux racines ? Echec d’un modèle ? Poids de l’Europe ? Fin de la honte ? Fierté d’être catalan ? Sur le T-shirt ? Ou dans la réalité ? Fierté vécue par procuration envers les Catalans du Sud ? Là est la question et surtout le débat.

Les autorités qui ressuscitent des positionnements catalans peuvent évidemment passées pour opportunistes ou électoralistes, mais on ne peut pas écarter d’un revers de la main le fait qu’elles reprennent à leur compte les volontés d’une bonne partie de la population locale de la même manière qu’elles jouent un jeu semblable en ce sens à celui de la Catalogne autonome, la figure de proue des « régions » d’Europe sur la voie d’une indépendance accrue. Il faut bien reconnaître qu’il y a quelques dizaines d’années on voyait comme attentatoire à notre « identité » –catalane– d’être regardée et observé comme un objet folklorique, patrimonial ou touristique ; aujourd’hui on considère cela comme notre identité… Un autre débat… Les « Catalans d’avant », les « Anciens Catalans » retrouvent une identité grâce et à cause des nouveaux venus : que les premiers apprennent aux seconds ce qu’ils sont et ceux-ci le feront leur. Cela étant, la réaction à court ou à long terme est pour l’instant peu prévisible…

Il semble bien encore que pour certains les administrations française et espagnole instrumentalisent aussi l’immigration pour porter préjudice plus ou moins aux velléités catalanes aussi bien au nord qu’au sud. Mais la réponse catalane a pour l’heure la possibilité d’être à la hauteur des enjeux et l’intégration voulue ou non, maîtrisée ou pas. Et pour reprendre un slogan des années de gouvernement de Jordi Pujol, la catalanité devient « cosa i causa » de beaucoup pour ne pas dire de tous, « la chose et la cause de tous », autrement dit « le centre d’intérêt et la cause à défendre » de tous les Catalans.

 

La Catalogne est une terre d’élection encore que par défaut, qui ne peut pas être vaincue en aucune manière par les autres parce qu’elle est faite, constituée d’autres, et à plus ou moins long terme, elle peut toujours renaître de ses cendres comme cela a été le cas à plusieurs reprises dans son histoire ; le phénix est d’ailleurs une figure amplement utilisée aussi bien par l’historiographie que par la mythologie fondatrice et régénératrice du pays.

La Catalogne accueille et par voie de conséquence intègre ses nouveaux arrivants par choix personnel et non imposé. De toute manière, la Catalogne n’a pas les moyens de rejeter les étrangers, ni politiquement, ni économiquement ni juridiquement. De là l’énorme capacité à produire des Catalans de souche tous les siècles ou tous les demi-siècles, cette même capacité qui fait dire à ses pagesos, ses paysans cossus attachés à leur terre et leur mas, ces deux entités qui sont souvent reliées entre elles depuis des centaines d’années, qui fait dire à ces montagnards les plus reculés que eux « són de la raça », ils sont de la race, même s’ils sont de probables descendants de « colonisateurs » ou « pionniers » venus de quelques kilomètres ou dizaines de kilomètres au-delà des frontières de la Terra, au sens de pays et patrie, vers ces régions reculées mais aussi refuges et réservoirs de population des plaines : la Catalogne a formé des générations de « grandes familles pageses », qui sont la base de la même Terra depuis des siècles mais pour survivre –et sans s’en rendre compte– elles se sont unies à des moments ou à d’autres tant au XIIIe siècle qu’au XXe, avec des immigrants ou des descendants d’immigrants. Toutefois, ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit : pour tous et pour en rassurer certains, il y a aussi en nous les plus anciens ingrédients démographiques mais aujourd’hui obligatoirement mêlés.

Aussi, la quantité actuelle des nouvelles entrées ne peut laisser de côté la réflexion sur la comparaison avec d’autres zones d’Europe : si nous pensons à une région avec laquelle au cours de l’histoire ce pays a été comparé pour multiples raisons, la Catalogne d’aujourd’hui fonctionne assez comme les Pays-Bas d’il y a 30 ou 40 années mais celle-ci se trouve aussi confrontée à un grand problème social avec lesdites populations immigrées après les avoir « accueillies » ou « intégrées ». Autrement dit, le sont-elles ? Que se passera-t-il ici même, d’ici deux à trois décennies ? Une des solutions peut être trouvée parmi les Catalans –quels qu’ils soient– dans la résolution du problème idéologique, quelque part psychologique et pourquoi pas ontologique de l’équation de la « nation civique » et de la « nation ethnique », une problématique souvent sous-entendue, esquivée, reléguée ou isolée mais de fait de manière sournoise, profondément lancinante, obsessionnelle, inhérente et constituante, c’est-à-dire qu’en fait l’histoire catalane est en elle-même une demonstrandum de la solution.

Parmi ces étrangers, durant tout ce temps et jusque récemment, j’ai laissé de côté les conséquences de toute sorte et donc parmi elles les démographiques de la présence constante de la soldatesque dans un pays toujours frontalier : on ne peut pas passer sous silence ce poids quantitatif des militaires dans la vie quotidienne des générations qui nous ont précédé sur cette terre, même s’il s’agissait d’un contingent d’individus mobile, fluctuant et artificiel dans le paysage, même s’il était aussi encaserné ou justement dans la campagne, de passage. Une mixité évidemment très peu désirée et acceptée mais qui laissera forcément, objectivement, comme résultat dans nos gènes des traces plutôt honteuses qu’honorées à un moment ou un autre de notre généalogie officieuse…

Comme c’est le cas du reste de l’humanité, il n’y a de pureté du sang dans aucun Catalan, mais ici, comme dans la vallée du Rhin, en Italie, en Hollande, et bien sûr dans les grandes métropoles cosmopolites, il y en a peut-être moins qu’ailleurs. Il est certain que le vieux fonds de population est « plurimillenaire » et que nous portons en nous ces ancêtres, mais ici la terre prévaut sur le sang, une conception du droit du sol exprimée depuis des siècles dans notre histoire, une conception que l’on rappelait même quand les entrées étaient nombreuses proportionnellement à la population, mais qui fait dire aux politiques contemporains que « Est catalan celui qui veut l’être » ou bien « Peut être catalan celui qui veut l’être » quand il fait le projet de le devenir. Que ce soient ceux des slogans des années Pujol au sud, que ce soit les « nouveaux catalans » des hommes politiques nord-catalans, en tout cas, on propose à tous l’option, on leur ouvre la porte pour faire partie de la « catalanité », en leur offrant en plus la possibilité de la vivre comme ils le désirent. Une ouverture qui n’est pas donnée à tout le monde et pas dans tous les endroits du monde, et qu’ici peut-être on vit plus réellement parce que le concept liberté-égalité-fraternité est choisi et non imposé pour uniformiser. Je ne sais pas si les uns réussissent mieux que les autres mais pour l’instant ils produisent des résultats et des conséquences diverses là où on les encourage et où on les soutient. Sans trop d’aides, sans qu’aujourd’hui on ne lui demande pas trop ce qu’elle en pense car elle ne tient pas tous les fils du pouvoir de décision, la Catalogne capte et continue à absorber de l’immigration, une immigration à laquelle elle offre d’être catalane. Encore une fois, par pragmatisme ou par dilettantisme, par facilité ou par défaut, dans la plupart des cas, celle-là y répond positivement.

Cette capacité d’intégration réside dans le savoir-faire, la traça, de ne pas tomber dans la désintégration : la fabrique catalane tourne, fonctionne, l’identité catalane produit, la catalanité fait son œuvre.

 

Pour terminer, deux dernières lectures récentes qui peuvent nous ouvrir encore davantage la réflexion de ce soir.

L’écrivain allemand Karl Schlögel dans son ouvrage Marjampole ou le retour de l’Europe dans le cœur des villes (Munich, 2005) a écrit : « La grande migration bat son plein et personne ne pourra l’arrêter ni la faire reculer. Il y a bien longtemps que l’Europe est un continent de la mobilité et de la migration ».

D’un autre côté, une étude internationale récente sur la composition génétique des populations espagnoles à laquelle a participé une équipe de 20 chercheurs de l’Unité de Biologie Evolutive du Département de Sciences Expérimentales et de Santé de l’Université Pompeu Fabra de Barcelone et de l’Université de Leicester montre qu’en Catalogne 92 % de l’héritage génétique est autochtone, ibérique, 6 % est sémitique et 2% nord-africain. Seule une autre communauté autonome connaît un pourcentage aussi élevé d’héritage génétique autochtone, le Pays Basque, avec près de 100%. Alors, quid de l’immigration historique? Est-ce de l’intégration ou de la désintégration ? De ce fait, sur sa page web, le gouvernement actuel de la Generalitat de Catalunya, quelque part mal à l’aise, cache ce résultat sous le titre « Una de cada tres persones de la península Ibèrica manté trets genètics d’ancestres jueus o musulmans »… Les Catalans ne sont évoqués qu’en fin d’informations sans commentaires.[5]  Tout un symbole, toute une histoire.

 


[1] Dans ma thèse doctorale, j’ai étudié l’immigration occitane en Catalogne du Nord moderne et l’importance de son intégration (Antroponímia, poblament i immigració a la Catalunya moderna (segles XVI-XVIII) : l’exemple dels comtats de Rosselló i Cerdanya, Institut d’Estudis Catalans, Barcelone, 2009).

[2] Il ne s’agit pas ici de passer en revue les théories de la nation et de l’invention de l’histoire qui peuvent étayer le continuum historique suivi tout au long de l’exposé.

[3] La séparation écrite entre guillemets peut s’interpréter comme on le fait dans l’historiographie moderne comme la rupture politique de la Catalogne avec le reste des couronnes hispaniques soumise à l’autorité de Philippe IV mais il ne faudrait pas oublier également qu’on pourrait la voir comme la séparation en deux parties du pays entre les deux monarchies qui à ce moment-là étaient pour des raisons de supériorité militaire en mesure de se la disputer et partager.

[4] Cela étant, ce n’est pas la première fois que des populations arrivent ici pour des raisons politiques si on tient compte que certaines raisons idéologiques comme les religieuses sont aussi politiques. De ce fait, on pourrait considérer –et c’est ainsi qu’on doit le faire en toute certitude pour quelques-unes que l’on connaît– que parmi les migrants occitans du XVIe siècle, il y a eu des familles qui fuyaient les guerres de religion pour passer en pays catholique (gens du Béarn ou du comté de Foix, par exemple). Cependant, celles-ci sont difficiles à chiffrer et quoi qu’il en soit, elles n’étaient pas la majorité, loin s’en faut. On pourrait aussi y ajouter les émigrants roussillonnais de la Révolution française, même si bon nombre est par la suite revenu.

[5] Voir les différents articles sur l’Internet,  par exemple, http://www.gencat.cat/diue/noticies/17325311.html, tiré de S. M. Adams et al., « The Genetic Legacy of Religious Diversity and Intolerance: Paternal Lineages of Christians, Jews and Muslims in the Iberian Peninsula », The American Journal of Human Genetics (2008) 83, p. 725-736.

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