Expliquer la Catalogne aux français

Par Francesc Bitlloch et Patrick Roca, membres de l’Assemblea Nacional Catalana

Lorsqu’ils sont informés de l’existence de mouvements revendiquant l’indépendance d’un territoire, les Français, les Anglais ou les Japonais ne réagissent pas forcément de la même manière. Dans chaque cas entrent en jeu des éléments liés à la mentalité, voire à certains a priori liés à l’Histoire et au système politique propres à chaque pays.

Lorsqu’on analyse la réaction immédiate et générale de la classe politique française, des médias et des citoyens face aux informations concernant une possible indépendance de la Catalogne, on observe des réactions qui, dans l’ensemble, ne sont pas très différentes les unes des autres. En effet, une certaine idéologie jacobine imprègne encore assez fortement une partie de la société française, ses institutions, ses manuels d’Histoire, sa classe politique, ses médias et même la langue de tous les jours.

Un Etat – une nation – une langue

La confusion entre l’Etat et la nation, propre à l’idéologie jacobine, en est un exemple flagrant et dans de nombreux cas aucune différence n’est faite entre les deux termes. L’Espagne étant un Etat, elle doit donc forcément être une nation, se dit-on. L’identification de l’Etat à la nation va même plus loin et inclut la langue : si l’Espagne est une nation, elle ne peut avoir qu’une langue. Tout ce qui n’est pas de l’espagnol ne peut être que dialecte ou patois sans guère d’intérêt. Sans Etat, point de nation ou de langue.

Cette perception est pour le moins paradoxale si l’on garde à l’esprit que de nombreux francophones vivent dans des Etats composites, « plurinationaux », tels que la Belgique, la Suisse, ou le Canada, et qu’il existe au Québec un puissant mouvement indépendantiste comptant bien des sympathies en France.

Modèle français / modèle  espagnol

Outre ces éléments idéologiques, il faut peut-être aussi rappeler une certaine fascination française pour l’exotisme culturel de l’Espagne, ce qui conduit donc souvent à ne pas vouloir entendre les arguments avancés par les Catalans pour expliquer leur désir d’indépendance. Ces arguments sont souvent perçus comme injustes, comme des éléments de division et de confrontation qui remettent en question l’idée préconçue que beaucoup ont de ce qu’est un Etat, et en particulier l’Etat espagnol. L’Espagne est globalement perçue comme un Etat unifié, sur le modèle français. L’erreur est peut-être compréhensible, dans la mesure où l’Etat unitaire espagnol s’est construit sur le modèle de la France, qui était parvenue à créer une nation sur la base d’un Etat préexistant.  Il est donc particulièrement difficile pour certains de comprendre ces Catalans qui veulent justement faire le contraire : créer (ou plutôt recréer) un Etat sur la base d’une nation catalane préexistante.

Les épouvantails du jacobinisme

Dès lors, il est intéressant d’analyser, dans le langage quotidien, les lieux communs qui surgissent souvent comme des épouvantails lorsque le mot Catalogne apparaît dans une conversation, des réactions calquées sur celles que peuvent susciter chez certains les revendications culturelles bretonnes, corses, basques, alsaciennes ou occitanes. On pourrait en faire un dictionnaire. Voici les termes les plus importants:

Repli identitaire. Se replier, c’est retourner aux temps précédant l’existence de la nation, retourner aux identités perçues comme tribales ou féodales.

Protectionnisme ethnique. Les identités infra-étatiques sont archaïques, exotiques, inférieures… Protéger les langues non « nationales », c’est sympathique en Afrique, mais dangereux en France, et donc aussi en Espagne.

Communautarisme. « Le » terme péjoratif, utilisé pour désigner aussi bien les immigrés qui se ferment sur leur culture d’origine et les défenseurs des langues minoritaires.

Passéisme, langue régionale. La  langue « régionale », c’est la langue du passé, des grands-parents.

Egoïsme territorial. Le concept qui, au nom de la solidarité, justifie le traitement fiscal discriminatoire de l’Etat espagnol envers la Catalogne depuis 300 ans. Toute revendication propre à un territoire est un égoïsme territorial.

N’oublions pas, bien entendu, l’utilisation généralisée du terme «populisme» pour tout ce qui semble un peu excessif. Mais l’épouvantail jacobin par excellence, la barrière sémantique infranchissable, c’est l’utilisation systématique de deux mots, « nationaliste » et « séparatiste », qui disqualifient d’office ces processus et leurs partisans.

Dans les médias français le terme « nationaliste » désigne souvent des mouvements radicaux, voire violents. C’est un mot avec une forte connotation historique, qui évoque l’extrémisme, l’extrême-droite, l’exaltation des symboles patriotiques, l’idéologie ethniciste voire raciste.

Toute personne connaissant le mouvement catalan doit portant bien convenir que les idées que véhiculent ces mots-épouvantails sont fort éloignées des revendications catalanes. Comment, dès lors, faire connaître aux Français la nature du processus actuellement à l’œuvre en Catalogne ?

Les médias français

Les médias français, contrairement aux médias anglo-saxons, ont somme toute assez peu parlé du processus d’indépendance de la Catalogne. C’est le paradoxe : les voisins méridionaux de la France sont en plein processus d’indépendance et les Français n’en sont qu’assez peu informés. Il nous faut saluer les efforts encourageants de certains médias, régionaux et nationaux, avec quelques infléchissements récents et remarqués. Mais ici ou là pointent encore trop d’amalgames et d’à-peu-près, dus à une lecture idéologique des événements, qui sont décodés, parfois inconsciemment, au travers d’une vision jacobine de l’Etat espagnol.

Il demeure sans doute une certaine ignorance de la situation et aussi une grande difficulté à comprendre ce qui se passe, tant ce processus est éloigné des schémas mentaux et socio-politiques français. Certains articles, et certains commentaires des lecteurs dans la presse numérique, sont illustratifs de cette incompréhension.

Des explications argumentées et rationnelles

Pour expliquer en France la nature du mouvement d’indépendance catalan tout en évitant de recevoir pour toute réponse les lieux communs du jacobinisme, il nous semble indispensable d’expliquer le mouvement de façon rationnelle et argumentée en trois temps : le passé, le présent et le futur de la Catalogne.

1. LE PASSÉ. Une nation avec 1000 ans d’histoire, dont 700 ans d’indépendance et 300 ans de soumission à l’Etat espagnol suite à une guerre de conquête brutale. Un des premiers Parlements en Europe, dès le XIIIe siècle, dans le cadre d’un Etat souverain, où l’exercice du pouvoir s’exerce par la négociation et le pacte entre le roi et les représentants du peuple et où des libertés remarquables pour l’époque sont garanties. Une langue millénaire, née en même temps que toutes les autres langues latines. Une littérature comme celle des autres nations européennes, avec des auteurs tels que Ramon Llull (Raymond Lulle), Ausiàs March, Jacint Verdaguer, Joan Maragall, pour ne citer que quelques grands classiques. Des contributions à la peinture et à l’architecture qui ont souvent mis la Catalogne à l’avant-garde de l’Europe, avec des artistes telles que Gaudí, Miró ou Dalí.  Et dans un autre registre, une cuisine, des fêtes, des traditions, un folklore, vivants et originaux, expression d’une identité très ancienne en tant que peuple distinct. Un peuple qui demande tout simplement la restitution de sa liberté et de son Etat, qui lui furent arrachées par la force il y a 300 ans. Non pas pour s’isoler, pour se « replier », mais pour se réintégrer en tant que partenaire de plein droit dans la communauté internationale.

LE PASSÉ RÉCENT. Pourquoi la cohabitation harmonieuse au sein de l’Etat espagnol s’est-elle avérée impossible ? Ce n’est pas faute d’avoir essayé, en tout cas pour ce qui est des Catalans. Mais quelle a été la politique de l’Etat espagnol au travers des siècles ? Une spoliation économique de la Catalogne, avec une pratique fiscale et économique discriminatoire, bien documentée par des historiens et des économistes de renom, et qui commence dès la conquête de 1714. Une répression continue pour étouffer et mettre fin à l’existence de cette nation : bombardements (tous les 50 ans, comme le recommandait le général Espartero),  diverses dictatures brutales, des guerres sanglantes, des exils massifs, une répression extrêmement dure, l’interdiction de la langue catalane. Des tentatives renouvelées d’accord pour trouver des formes de cohabitation harmonieuse au sein de l’Etat espagnol,  qui n’ont jamais été respectées, l’exemple le plus spectaculaire et un des détonateurs de la crise actuelle étant le sabotage par le Parti Populaire et par ses relais dans la Cour constitutionnelle espagnole du nouveau Statut d’autonomie voté en référendum par les Catalans. Des tentatives renouvelées, là aussi, de « changer l’Espagne », de la faire évoluer vers plus de modernité et de démocratie, qui ont été reçues avec dédain par les pouvoirs en place, par les grands partis espagnols et par les restes d’une oligarchie franquiste encore en place après trente ans, au nom d’une conception ancienne et immuable de l’Etat espagnol comme un tout uniforme et monolingue.

2. LE PRÉSENT (volet économique). L’indépendantisme catalan, ce n’est pas un « égoïsme territorial » ou un refus des riches d’être solidaires avec les pauvres. Il s’agit d’un déséquilibre territorial structurel, historique, discriminatoire, unique au monde.

La crise n’a fait qu’aggraver une injustice historique, remontant à la conquête de 1714, un déséquilibre entre territoires vainqueurs et vaincus, entre dominants et dominés. La revendication économique n’est pas au cœur du mouvement indépendantiste, mais elle constitue une manifestation évidente et chiffrée d’une colonisation culturelle, linguistique et institutionnelle. La Catalogne représente 16 % de la population, génère 20 % de la richesse, paye 22 % des impôts et ne reçoit que 9% des investissements de l’Etat. 8 % du PIB catalan s’évapore chaque année en transferts fiscaux vers Madrid qui ne sont pas réinvestis par l’Etat en Catalogne, ce qu’on appelle le « déficit fiscal » (le plus élevé au monde, bien au-dessus de celui du Land de Bavière, le plus riche d’Allemagne, avec un déficit fiscal de 4%). La Catalogne, asphyxiée économiquement par Madrid de façon délibérée, se trouve en outre être la région souffrant le plus des coupes budgétaires (30% du total espagnol).

Et si cet immense déficit fiscal était utilisé pour assurer le progrès de l’Espagne et le bien-être des Espagnols, on pourrait sans doute discuter. Mais l’essentiel du déficit fiscal est destiné aux dépenses somptuaires et inutiles : TGV et  aéroports vides et non rentables, clientélisme généralisé, corruption, grandes dépenses d’armement pour les amis de l’oligarchie madrilène, et autres œuvres pharaoniques.

LE PRÉSENT (volet politique). Toute la stratégie de Madrid vise à nier l’existence d’un peuple. Les chiffres du déficit fiscal, et la nécessité de continuer à l’exploiter la Catalogne pour assurer le pouvoir d’une oligarchie, expliquent pourquoi il est essentiel pour Madrid de nier l’existence de la Catalogne en tant que nation et que sujet politique qui aurait son mot à dire dans sa destinée politique. Ils expliquent pourquoi Madrid menace de détruire la langue catalane en essayant de mettre fin à l’école en catalan, qui fonctionne depuis trente ans, a le soutien d’une partie écrasante de la population et a permis que, malgré les origines très variées des Catalans d’aujourd’hui, 95 % comprennent le catalan et 75 % le parlent. Ces chiffres expliquent aussi pourquoi l’Espagne a fait annuler les dispositions essentielles d’un Statut d’autonomie négocié, voté et ratifié par référendum par le peuple de Catalogne. La spoliation n’est pas seulement fiscale, elle est aussi culturelle, linguistique et politique.

3. LE FUTUR. L’indépendantisme catalan est une aspiration collective et largement partagée : 80% des Catalans favorables à un référendum ; immenses manifestations ; deux millions de personnes pour la chaîne humaine en septembre 2013 ; une majorité parlementaire favorable à l’indépendance ; enquêtes très favorables au « oui » en cas de référendum ; une déclaration de souveraineté votée en janvier 2013 par le Parlement… Face à cette aspiration populaire, la camisole de force que constituent une monarchie et d’une Constitution faites pour perpétuer un certain héritage du franquisme (les historiens ont établis que les militaires franquistes ont pesé sur le processus de rédaction de la Constitution, en particulier sur l’article qui décrit l’armée comme le garant de l’unité espagnole) ; bruits de bottes lorsque l’indépendance de la Catalogne est évoquée ; un Etat qui, incapable de séduire une majorité de Catalans, joue la carte du discours de la peur. Mais la majorité parlementaire pour l’indépendance est là. Ce que les Catalans veulent, c’est un pays normal. Construire un pays normal. Et non pas demeurer des citoyens de second rang dans cet Etat espagnol qui les traite comme des étrangers. Les Catalans veulent donc voter comme les Ecossais, comme les Québécois… Mais l’Espagne résiste, une autre preuve que cet Etat n’est pas totalement démocratique.

POUR CONCLURE : L’indépendantisme catalan est démocratique, pacifique et surtout INTÉGRATEUR, loin de l’ethnicisme, du racisme et de l’exclusion. Un indépendantisme fait de personnes venues de partout, un indépendantisme bilingue et multilingue, un indépendantisme enthousiaste qui veut construire un Etat plus juste, plus moderne, plus prospère, plus solidaire. Comment le veulent aussi tous les peuples du monde. La plupart des peuples y arrivent par la force, les Catalans y arriveront grâce à la persévérance et à la démocratie.