Le catalan n’est pas une langue régionale !

Qu’est-ce que le catalan pour nombre de Français ? Une langue régionale, une expression curieuse qui implique qu’il y aurait des langues nationales et d’autres privées de la chance de bénéficier d’un tel prestige, comme condamnées à occuper un territoire réduit (une « région »), à n’avoir qu’un usage privé, folklorique ou résiduel, et donc à n’être parlées que par un assez faible nombre de locuteurs par rapport à la communauté nationale. Au fond, cette notion de langue régionale n’est pas très éloignée de celle, bien française, de patois, avec toutes les connotations dépréciatives qu’elle porte avec elle.Il est vrai qu’à Perpignan, malgré une présence écrite du catalan de plus en plus affichée, on ne l’entend guère, et que les jeunes Catalans qui y ont accès et qui le pratiquent quotidiennement sont minoritaires, plongés dans un univers très largement francophone, mais, dès que l’on franchit la frontière, c’est une autre évidence qui s’impose, bien loin de la perception française des langues minoritaires.

Une langue européenne de première importance

En effet, la réalité du catalan est très éloignée de la vision que l’on peut en avoir de lui en France. Issue de l’occitan, avec lequel elle entretient encore une grande proximité (par exemple, les navigateurs internet confondent régulièrement catalan et occitan classique), la langue catalane est parlée sur un large territoire, partagé en quatre Etats, de l’Andorre à la ville sarde d’Alguero, de l’est de l’Aragon aux Baléares, du Roussillon au pays valencien. Officielle en Andorre, elle est coofficielle en Catalogne, aux Baléares et à Valence, et protégée en Italie. Au total ce sont plus de dix millions d’Européens qui la parlent.

C’est également une langue à la littérature prestigieuse : Raymond Lulle, Ausiàs March et Joanot Martorell ont donné à l’humanité d’incontestables chefs-d’œuvre, et même à une époque récente, les grands noms ne manquent pas : Jacint Verdaguer, Joan Maragall, Salvador Espriu, Josep Pla, Mercè Rodoreda, Miquel Martí i Pol jusqu’aux contemporains Jaume Cabré et Quim Monzó.

En outre, les détracteurs des langues régionales prétendent que leur défense supposerait un repli sur soi, une fermeture au monde. Cet argument, en lui-même fort discutable, s’effondre face au catalan quand on sait que non seulement cette langue produit beaucoup d’œuvres en version originale (qui concernent des domaines plus larges que la littérature et l’art), mais qu’il s’agit aussi d’une langue de traduction. Il suffit de se rendre sur le site de la librairie en ligne www.llibres.cat pour s’apercevoir immédiatement de la forte présence de livres traduits de l’anglais, du français, de l’allemand, de l’italien, voire du grec et de l’islandais, entre autres.

Une langue attaquée

Cette force du catalan fait l’objet, ces derniers temps, d’attaques de plus en plus vives dont le but affiché est de l’affaiblir. Non seulement la France ne fait pas grand-chose pour la préservation de la langue catalane dans le département des Pyrénées orientales (où l’on parle aussi, dans les Fenouillèdes, occitan), l’enseignement du catalan demeurant facultatif et plutôt rare malgré une demande croissante de la population, mais à présent l’Espagne et les partis politiques les plus centralistes, en particulier la droite, cherchent à remettre en question la place de la langue catalane à l’école, dans les administrations et dans les médias. Le gouvernement du Parti populaire à Valence mène depuis des années une politique de minoration du catalan (appelé traditionnellement valencien) en réduisant sa place dans l’enseignement, privant 125 000 familles de l’accès au valencien, et en empêchant la réception de la chaîne catalane TV3. Aux Baléares, le même parti lui emboîte le pas : le catalan est devenu facultatif dans l’administration de l’île, le gouvernement cherche par tous les moyens à développer un enseignement en espagnol alors que la population est très majoritairement attachée à la langue catalane ; il va même jusqu’à vouloir priver le catalan de son nom en le désignant sous la périphrase de langue coofficielle distincte du castillan. En Aragon, un autre gouvernement régional de la même couleur politique s’en est pris à la protection de la langue catalane en poursuivant le même but de nier son existence : contre toute la communauté scientifique, contre toute l’évidence linguistique, le catalan y est désormais appelé aragonais oriental ! Au niveau de l’État, le gouvernement central et en particulier le ministre espagnol de l’Éducation, José Ignacio Wert, veulent que le catalan cesse d’être la langue véhiculaire de l’enseignement en Catalogne, ce qui signifie une régression par rapport au consensus linguistique de l’après-franquisme.

Bien évidemment, tous ces coups portés à la langue catalane provoquent chez ses locuteurs l’indignation, voire la révolte et les appels à la désobéissance civile. Ils justifient la montée de l’indépendantisme, qui en tire l’argument que l’indépendance permettrait aux Catalans d’être maîtres de leur politique éducative et linguistique. La montée de l’indépendantisme est d’autant plus inévitable qu’une propagande que l’on pourrait qualifier d’espagnoliste prétend que le castillan serait persécuté en Catalogne, alors qu’il est largement majoritaire dans les médias et que, si tous les catalanophones parlent aussi espagnol, l’inverse n’est pas vrai chez les hispanophones. L’injustice est encore plus flagrante quand s’y ajoute le mensonge.

Une langue à promouvoir

Si donc nous faisons le double constat que le catalan est une langue européenne de première importance et qu’il est malgré cela encore méprisé, voire persécuté, on mesure le chemin à parcourir en France pour lutter contre l’ignorance à son sujet. Il serait bon d’en développer l’enseignement, en premier lieu du côté de Perpignan, mais aussi ailleurs, car on peut regretter que tant de Français, qui souvent apprennent l’espagnol, ignorent tant de choses de la langue des Pays catalans alors que le dynamisme économique d’une Catalogne tournée naturellement vers l’Europe et la perspective de plus en plus probable d’une indépendance impliqueront de nouer des liens plus étroits avec ces territoires.

Gerard Joan Barceló,
linguiste, professeur agrégé de grammaire, ancien élève de l’École normale supérieure