« LA POSITION SUR L’INDÉPENDANCE DES PARTIS EN LICE LE 25 NOVEMBRE 2012 » PAR CYRIL TRÉPIER

Si l’aspiration à un Etat catalan n’est que devenue que tout récemment audible et crédible, ce mouvement dans sa diversité irrigue en réalité la vie politique catalane depuis la Transition démocratique. Il a transcendé les clivages partisans avec d’autant plus de facilité que les scrutins antérieurs au 25 novembre 2012 ne portaient pas prioritairement sur l’indépendance catalane. Au terme de la première campagne centrée sur ce thème, il importe de reconnaître la diversité des uns et des autres.

L’évolution des rapports de force électoraux contribue de manière décisive à expliquer les évolutions des discours programmatiques. C’est pourquoi le working-atlas présenté par l’auteur le 6 juin 2011 sur les enjeux des élections municipales de mai 2011 en Catalogne, donnera plusieurs clés de lecture utiles pour aborder le scrutin du 25 novembre 2012.

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I) PARTISANS DÉCLARÉS DE L’INDÉPENDANCE

CONVERGENCE ET UNION (CIU)

Résultat aux élections de 2010 au Parlement catalan : 1.202.830 voix, 22,42% des inscrits et 62 députés.

Créée en 1979 par Jordi Pujol, la fédération nationaliste de centre-droit du président sortant Artur Mas réunit deux partis, Convergence Démocratique de Catalogne (CDC), le plus important, fondé en 1974 par Jordi Pujol, et Union Démocratique de Catalogne (UDC), parti démocrate-chrétien né en 1931. A la tête de CiU, Jordi Pujol a gouverné la Catalogne de 1980 à 2003 en rejetant l’indépendance au profit de la participation de la Catalogne à la gouvernabilité de l’Espagne. Relégué dans l’opposition de fin 2003 à fin 2010, son successeur Artur Mas a accédé à la présidence catalane avec une majorité relative de 62 députés sur 135 au Parlement catalan.

L’indépendantisme existe depuis le début dans les rangs de CiU et a contribué à son succès mais il a longtemps cohabité avec beaucoup d’autres aspirations. Plus visible au sein de CDC, il est également présent au sein d’UDC, bien que son leader Josep Antoni Duran Lleida – président du groupe CiU au Congrès de Madrid – le rejette traditionnellement.

Une série d’étapes a conduit la première force politique catalane a mettre en avant l’obtention d’un Etat pour la Catalogne. Cette évolution majeure est indissociable d’une concentration inédite de leviers de pouvoir.

Le 29 mars 2011 en effet, quand Jordi Pujol[1] a publiquement soutenu l’indépendance comme unique solution restant à la Catalogne, CiU avait repris quelques mois plus tôt la présidence catalane aux socialistes du PSC, et préparait les élections municipales et provinciales de mai 2011 en position de favori. A l’issue de celles-ci, CiU gouvernait pour la première fois les villes de Barcelone et Gérone et la députation de Barcelone, la plus importante, en plus des trois autres provinces catalanes de Gérone, Lleida et Tarrgone.

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La vague des consultations locales sur l’indépendance s’acheva le 10 avril 2011 dans vingt localités catalanes dont Barcelone et Jordi Pujol puis Artur Mas a pu annoncer qu’ils voteraient « oui ». Un an après le discours de Jordi Pujol, lors du Congrès de CiU, une motion en faveur de l’indépendance catalane, mais sans échéance temporelle, a été votée. Ces ruptures font-elles de CiU une formation unanimement indépendantiste ?

La grande dimension de CiU et son histoire, celle d’une formation qui a su apparaître comme le plus petit dénominateur commun entre des électeurs aux convictions très diverses, invitent à la prudence. Il est difficile d’imaginer qu’en un an, toutes les nuances aient été effacées dans les rangs de la fédération sur l’avenir institutionnel de la Catalogne. En revanche, on doit constater que dans des rapports de force internes qui ne cessent d’évoluer, l’option indépendantiste a pris le pas sur les autres sensibilités.

En outre, jamais CiU n’aurait remporté une majorité absolue dès 1984, gouverné la Catalogne de 1980 à 2003 et atteint sa position de force actuelle si Jordi Pujol avait d’emblée prôné l’indépendance.

ERC

Résultat aux élections de 2010 au Parlement catalan : 219.173 voix, 4,09% des inscrits et 10 députés.

Esquerra Republicana de Catalunya, Gauche Républicaine de Catalogne, a enfin pu axer sa campagne sur sa revendication centrale depuis 1991 : l’indépendance catalane au sein de l’Union européenne. Mais le paysage politique catalan diffère radicalement de celui qui lui avait permis un bond en avant électoral aux municipales, puis aux autonomiques 2003, et de permettre de gouverner à deux gouvernements de coalition successifs présidés par les socialistes catalans. ERC avait alors réussi à devenir la troisième force de la scène politique de Catalogne.

Aujourd’hui, face à CiU qui a fait sien le projet d’Etat catalan longtemps rejeté par Jordi Pujol, et à d’autres formations concurrentes sur l’indépendance, ERC doit prouver sa valeur ajoutée et faire oublier l’amère expérience de sa participation aux gouvernements de gauche dits tripartis de 2003 à 2010.

Son slogan de campagne pour les élections du 25 novembre, « Un pays pour tout le monde. Votez indépendance » souligne l’effort entrepris par plusieurs composantes du mouvement indépendantiste, dont CiU, pour convaincre les Catalans issus de l’immigration récente. Quand cet effort porte ses fruits, c’est bien moins selon le pays et la langue maternelle des « nouveaux Catalans » que selon le degré de politisation de leur lieu d’habitation et de travail en Catalogne, autrement dit, le facteur territorial est essentiel.

Au-delà des lourdes défaites subies à partir des élections générales espagnoles du 9 mars 2008 malgré des alliances ponctuelles avec des partis indépendantistes contestataires comme SI (voir ci-dessous), le rôle du parti d’Oriol Junqueras doit aussi se mesurer à l’aune de l’activisme associatif de certains de ses adhérents. L’exemple le plus probant est Carme Forcadell, présidente de l’Assemblée Nationale Catalane (Assemblea Nacional Catalana, ANC) et enseignante du secondaire.

Association indépendantiste créée début 2011, l’ANC a revendiqué avec succès l’entière paternité du succès de la marche du 11 septembre 2012, notamment auprès des médias étrangers. De fait, c’est l’ANC qui a affrété un millier de bus depuis l’ensemble du territoire catalan pour grossir les rangs à Barcelone et surtout l’ANC qui a le plus contribué à donner au rassemblement une tonalité massivement indépendantiste. Plusieurs des orateurs de la session du Parlement catalan du 25 septembre 2012 qui a approuvé la convocation d’élections anticipées ont fait applaudir Carme Forcadell, assise dans les tribunes. Toutefois, de très nombreux mouvements politiques et sociaux ont concouru à grossir les rangs barcelonais le 11 septembre 2012, et beaucoup de Catalans ont rejoint le cortège de leur propre chef.

SI

Résultat aux élections de 2010 au Parlement catalan : 102.921 voix, 1,92% des inscrits et 4 députés élus, puis 3 suite à la défection de Joan Laporta, ancien président du FC Barcelone.

Solidarité Catalane pour l’Indépendance (SI, qui rappelle la réponse positive prônée en cas de référendum d’autodétermination) a été créée en 2010 juste avant les élections au Parlement catalan.

Le parti se veut le plus intransigeant sur l’objectif de l’indépendance catalane au sein de l’Union européenne et se présente comme « le vote utile pour l’indépendance ».

Les deux têtes de liste de SI pour ce scrutin, Alfons Lopez-Tena  et Uriel Bertran, sont respectivement issues de CDC et d’ERC. Chacun a lancé un mouvement contestataire au sein de son parti avant de le quitter, selon une trajectoire classique dans les formations nationalistes. Enfin, Uriel Bertran joua un rôle de premier plan dans l’organisation des consultations locales sur l’indépendance de 2009 à 2011.

CUP

Première candidature au Parlement catalan sous le nom « Candidatures d’Unitat Popular – Alternative d’Esquerres » (Candidatures d’Unité Populaire – Alternative de Gauches).

Petit parti indépendantiste d’extrême gauche et écologiste, les CUP ne se présentaient jusqu’ici qu’aux élections municipales. En 2012, cette formation franchit pour la première fois le pas auquel elle avait renoncé deux ans plus tôt : utiliser son enracinement local pour se présenter aux élections au Parlement catalan.

Dans l’optique des CUP, ERC appartient clairement à l’establishment et a renoncé au cœur de son programme qu’est l’indépendance catalane. En 2007, le petit parti avait privé ERC de plusieurs sièges municipaux, annonçant la sévère défaite d’ERC lors des législatives espagnoles de mars 2008. Sur leur lancée, lors des élections municipales de 2011, les CUP sont passées de 21 à 106 édiles dont 3 à Gérone (97.000 habitants en 2011), capitale de la province du même nom. Rappelons que ce même scrutin a permis à CiU de ravir aux socialistes catalans une mairie qu’ils administraient depuis 1979.

Entre 2007 et 2011, la crise avait commencé à frapper l’Espagne et les CUP présentent l’intérêt d’établir l’un des rares liens visibles entre la sphère politique catalane et des indignés catalans qui, contrairement à beaucoup de mouvements sociaux catalans, n’utilisaient aucun drapeau d’aucune sorte lors de leurs rassemblements.

Les CUP revendiquent « l’indépendance totale », non de la seule Catalogne, mais des « Pays catalans », un concept géopolitique qui au nom de l’unité linguistique ajoute à la Catalogne les Pyrénées orientales ou Catalogne nord, la frange orientale et catalanophone de l’Aragon, les Baléares et Valence, dite « Pays valencien ». Dire que cette seule expression pour désigner ce qui s’appelle officiellement la Communauté Valencienne insupporte beaucoup de Valenciens reflète les effets géopolitiques d’une représentation qui fait débat en Catalogne même. Malgré cela, bien d’autres formations et mouvements nationalistes se réfèrent ponctuellement aux Pays catalans. La multiplication de leur image sur les supports les plus variés en fait une icône incontournable.

Les CUP se distinguent d’autres formations indépendantistes par le fait d’envisager la sortie d’une Union européenne à leurs yeux asservie au libéralisme. Pour bien d’autres partisans d’un Etat catalan, voir ce territoire quitter l’Union européenne en se séparant de l’Espagne, est impensable.

Engagé de longue date en faveur de l’indépendance catalane, par exemple dans de précédentes manifestations du 11 septembre, l’acteur Sergi López soutient officiellement les CUP dans cette campagne.

ICV-EUIA

Résultat aux élections de 2010 au Parlement catalan : 230.824 voix, 4,3% des inscrits et 10 députés.

Initiative pour la Catalogne-Verts (ICV) découle en partie seulement d’un parti communiste catalan hégémonique lors de la Transition, le PSUC, mais dont le déclin fut sensible dès 1984. Comparables aux rouges-verts allemands, les membres d’ICV se définissent habituellement comme fédéralistes. Pourtant, des transferts réciproques de voix entre ICV et ERC illustrent la proximité d’une partie de leurs électorats. ICV et ERC ont fait partie des deux gouvernements de coalition successifs dirigés par les socialistes catalans, dits tripartis, de fin 2003 à fin 2010, un cuisant souvenir pour beaucoup de citoyens de Catalogne. Le working-atlas du 6 juin 2011 donnera davantage d’éléments sur la position électorale d’ICV.

Son programme pour le 25 novembre 2012 souligne le lien indéfectible aux yeux de la fédération entre droits nationaux, dont l’indépendance si l’option recueille une majorité de voix, et droits sociaux. Le candidat d’ICV, Joan Herrera, s’est refusé à dire ce qu’il voterait en cas de référendum d’autodétermination. Plus que sur l’indépendance elle-même, l’accent est mis sur le « dret de decidir » (droit de décider). Cette expression est reprise à l’envi en Catalogne depuis plusieurs années. Elle doit être comprise comme « droit des Catalans – et des Catalans seuls – de décider leur avenir institutionnel ».

Localement, les élus ICV-EUiA ont toujours voté en faveur de l’organisation des référendums locaux sur l’indépendance. Quant à la distinction entre vouloir l’indépendance et vouloir le « droit de décider », elle n’est pas entièrement formelle puisque la question n’a jamais encore été posée aux Catalans dans leur ensemble.

II) LES SOCIALISTES CATALANS DIVISÉS SUR L’INDÉPENDANCE

Résultat aux élections de 2010 au Parlement catalan : 575.233 voix, 10,72% des inscrits et 28 députés.

Le Parti des Socialistes de Catalogne (PSC), un parti fédéré au Parti Socialiste Ouvrier Espagnol (PSOE) mais non pas une filiale de celui-ci, reste la deuxième force politique catalane mais se situe loin derrière CiU avec 28 députés contre 62 pour la fédération d’Artur Mas. Le PSC défend officiellement le fédéralisme lors de cette campagne du 25 novembre. Son secrétaire général et candidat à la présidence catalane, Pere Navarro, s’oppose clairement à la sécession d’avec l’Espagne.

Toutefois, le parti est en proie à une crise alimentée par une série de défaites électorales – les régionales 2010 avec la perte de plus de 220.000 voix, puis les municipales 2011 et enfin les législatives espagnoles la même année, perdues pour la première fois par les socialistes catalans –, mais aussi par les prises de position de plusieurs élus de premier plan pour l’indépendance. Il importe de rappeler que la poussée électorale du PSC est intervenue non pas aux autonomiques de 2003 lorsqu’il a clos 23 ans de gouvernement CiU, mais quatre ans plus tôt en 1999. Lorsque Pasqual Maragall est devenu président catalan, le déclin de son parti était déjà amorcé. Comme le suggère le working-atlas sur la ceinture rouge de Barcelone, CiU n’est pas l’unique bénéficiaire des défaites subies lors des derniers scrutins par le PSC.

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Le programme du PSC pour les élections du 25 novembre défend le fédéralisme contre l’indépendance et projette de l’instaurer au moyen d’une réforme de la Constitution espagnole. En revanche, comme ICV-EUiA, le PSC approuve l’organisation d’un référendum d’autodétermination à l’échelle de la Catalogne. Les élus locaux du PSC ont souvent permis, soit en votant en leur faveur, soit en s’abstenant, l’organisation de référendums associatifs sur l’indépendance de 2009 à 2011.

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III) LES OPPOSANTS DÉCLARÉS À L’INDÉPENDANCE

Même dans la nouvelle configuration politique et sociale qu’a créée la manifestation massivement indépendantiste du 11 septembre 2012, c’est d’abord en Catalogne et entre Catalans que se joue la rivalité entre les partisans d’un Etat et ceux du maintien de la Catalogne en Espagne. Ces derniers sont loin de se limiter à l’extrême droite néo-franquiste présente de longue date en Catalogne. Pourtant, lors de la manifestation du 12 octobre 2012 à Barcelone pour le maintien de la Catalogne en Espagne au nom de la double appartenance à la Catalogne et en Espagne, cette extrême droite a réussi à capter l’essentiel de l’attention médiatique. Or, elle a utilisé un événement qu’elle n’avait pas initié, comme elle avait cherché à le faire à Arenys de Munt le 13 septembre 2009, lors du premier référendum local sur l’indépendance.

LE PARTI POPULAIRE DE CATALOGNE, TROISIÈME FORCE POLITIQUE CATALANE

Résultat aux élections de 2010 au Parlement catalan : 387.066 voix, 7,22% des inscrits et 18 députés.

Le Parti Populaire de Catalogne est l’opposant le plus en vue au projet d’Etat catalan. Malgré les très nombreuses critiques dont il fait l’objet en Catalogne, le parti a récemment consolidé sa place de troisième force politique catalane, quel que soit l’enjeu du scrutin. Outre ses électeurs traditionnels, le PPC est l’un des bénéficiaires de l’effondrement des socialistes catalans, comme le montre les cartes comparant ses résultats aux municipales 1983 et 2011 en pourcentage d’inscrits.

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Si le PPC et CiU s’opposent frontalement sur le projet d’Etat catalan, les deux formations n’en coopèrent pas moins à l’échelon local, comme au sein de la Députation de Barcelone, la plus puissante des quatre que compte la Catalogne. C’est grâce au Parti Populaire que CiU préside pour la première fois cette institution que gouvernaient les socialistes depuis 1980.

CIUTADANS

Résultat aux élections de 2010 au Parlement catalan :106.154 voix, 1,98% des inscrits et 3 députés.

Issu d’un mouvement associatif créé par des intellectuels de renom, souvent issus de la gauche catalane, le parti Ciutadans (Citoyens en catalan) a été créé en 2006 à l’approche du référendum sur la réforme du Statut d’autonomie catalan approuvé par le Parlement de Catalogne en septembre 2005. Centré sur l’opposition à la politique linguistique en faveur du catalan, ce parti laïque insiste sur le décalage entre les discours nationalistes catalans et les préoccupations des citoyens de la Communauté Autonome dans leur diversité.

Bien peu d’observateurs et d’acteurs politiques catalans prévoyaient qu’il obtiendrait trois députés au Parlement catalan en 2006, et moins encore qu’il les conserverait en 2010 malgré plusieurs crises internes et un développement électoral limité faute notamment d’un accord avec une autre formation opposée au nationalisme régional, UPyD, qui dispose à la différence de Ciutadans d’une personnalité charismatique en la personne de Rosa Diez. Le working-atlas du 6 juin 2011 développe cet aspect.

Pour ces élections du 25 novembre centrées sur l’indépendance catalane, Ciutadans a développé une campagne volontariste dans laquelle l’ensemble des intellectuels qui l’ont fondée ont pris une part active. Ses idées majeures sont le double sentiment d’appartenance des Catalans à la Catalogne et à l’Espagne, et au primat de ce qui réunit les deux territoires sur ce qui les oppose.

Cyril Trépier

Chercheur au Centre de Recherches et d’Analyses Géopolitiques de Paris VIII, docteur en géopolitique de l’Université Paris VIII et de l’Université de Barcelone pour la thèse « Analyse géopolitique de l’indépendantisme en Catalogne ». — ctrepier@yahoo.fr


[1] PUJOL i SOLEY J. « Residuals o independents ? O alguna altra solució ? », Conférence de donnée le 29 mars 2011 à l’auditorium de l’idEC de l’Université Pompeu Fabra, Barcelone. Consultation 19/11/2012 :

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