18E SIÈCLE – 20E SIÈCLE 300 ans de spoliation (3/3)

Ce reportage en 3 parties de la revue Sàpiens

Le 18e siècle – Le cadastre, la punition de Philippe V
Le 19e siècle – Nouveau Régime, anciennes coutumes
Le 20e siècle – Dictatures et déceptions

Le 20e siècle – Dictatures et déceptions

Les organismes de l’État faisaient valoir le droit de conquête sur la Catalogne

Au début du 20e siècle, la Catalogne, la puissance industrielle d’Espagne, présentait un paradoxe incroyable: elle ne disposait pas des infrastructures minimales qui lui auraient correspondu dû à sa contribution au Trésor public. La presse catalane de l’époque dénonça ce décalage et souligna un autre détail inquiétant: l’injustice n’était pas seulement d’ordre économique sinon également d’ordre humain, puisque la Catalogne apportait 900 soldats de plus qu’elle ne l’aurait dû étant donné sa population. Cette discrimination s’explique mieux en lisant quelques documents de l’époque qui montrent que les organismes de l’État faisaient valoir le droit de conquête sur la Catalogne afin de pouvoir agir comme ils le faisaient.

L’autonomie sans competences ni ressources

La ‘Mancomunitat de Catalunya’ (1914-25), la première autonomie depuis 1714, appaisa ce déficit de l’État avec les ressources des conseils provinciaux de Barcelone, Girone, Lleida et Tarragone, puisque le Gouvernement espagnol refusa de céder les compétences se référant au recouvrement fiscal à la Mancomunidad. Ainsi, l’État continua de percevoir 250 millions de pesetas par an de la Catalogne et ne lui rendit que 19,1 millions sous forme d’investissement dans des travaux publics, l’éducation, le service sanitaire et l’agricultire. Après la suppression de la Mancomunitat par la dictature du général Miguel Primo de Rivera, l’inégalité fiscale se maintint. En 1926, la Catalogne, qui était loin d’être la région la plus étendue ni la plus peuplée, paya presque un tiers (30%) des impôts du montant total que payait Espagne.

Le rétablissement de la Generalitat dans la période de la II République (1931) ne supposa pas une amélioration immédiate du sujet du financement. Le retard avec lequel l’État espagnol effectuait les cessions de compétences au Gouvernement catalan provoquait des situations absurdes, comme celle des travaux publics. La cession de cette compétence à la Generalitat fut décidée en 1931, mais elle ne fut pas réalisée jusqu’en 1935. Parcontre, cela n’empêcha pas l’État de laisser de côté la Catalogne dans ses plans de travaux publics puisqu’il considéra la Generalitat responsable de ce domaine, bien que cela était uniquement le cas sur le papier. Dans l’ensemble, l’investissement public en Catalogne ne s‘éleva mème pas à un tiers des impôts qui y furent recouvrés par l’État.

La fiscalité en temps de guerre

L’exceptionnalité que représentait la guerre civile permit des initiatives également exceptionnelles. La dynamique du conflit facilita que la Generalitat se charge des fonctions du Gouvernement de la République en Catalogne. Et bien que ce dernier s’opposa à l’autonomie de la gestion économique catalane, la Generalitat, sous un nouveau régime fiscal, restructura les relations financières entre les deux gouvernements en janvier 1937. Des impôts qui devaient être des sources de revenus pour le Trésor public catalan et qui aidaient à soutenir l’effort de guerre furent créés, corrigés ou rétablis. Mais le cours de la guerre mena à une diminution du rendement des tributs et à l’accumulation d’un grand déficit de la Generalitat.

Le régime franquiste instaura l’autarquie, une économie rigide de rationnement, sans échanges avec l’extérieur, dans laquelle l’État devait produire tous les biens nécessaires. La volonté des nouvelles autorités de rendre la récupération de la Catalogne difficile était évidente. Les sièges sociaux des entreprises catalanes furent déplacés à Madrid et les banques espagnoles absorbèrent les entités du pays, raison pour laquelle la banque catalane ne représentait que 3% du système bancaire espagnol vers le milieu des années 50.

La stagnation franquiste

La défaite du nazisme mit l’économie à l’arrêt. Un manque d’énergie et de matières premières reignait. La bourgeoisie industrielle et commerciale catalane se limitait à faire fonctionner ses commerces malgré l’interventionnisme de l’État, un interventionnisme qui n’en faisait pas toujours qu’à sa tête. La dictature qui aurait voulu que la Catalogne se spécialise dans l’industrie textile dut céder au vœu de l’entreprise automobile FIAT d’installer l’usine SEAT à Barcelone, dû au port et à la main d’œuvre qualifiée sur place, ce qui mena à une augmentation du poids du secteur du métal en Catalogne. La rigueur tributaire ne céda pas. En 1951, l’État investit 28% de ses recettes dans la province de Barcelone, ce qui signifiait un déficit fiscal de 72%.

Le modèle autarcique, incapable d’élever le niveau de vie de la population, entra en crise et fut forcé à évoluer vers la libéralisation du système économique dans les années 50. Cependant, rien ne changea pour la Catalogne. En 1956, les recettes de l’État dans la province de Barcelone s’élevèrent à 5,551,154,212 pesetas et les dépenses à 1,179,668,992 pesetas. Autrement dit, seul 21% des recettes ne regagnaient le territoire, l’équivalent à un déficit de 79%.

La croissance démographique et économique ultérieure, dans les années 60, ne signifiait pas une amélioration des services qui aurait correspondu à un pays qui était le moteur de l’État. En 1975, le déficit de l’éducation publique dans le district urbain de Barcelone s’élevait à 58 % dans le domaine des places dans l’enseignement de base et primaire, tandis que dans le service sanitaire, il se traduisait par la disponibilité de six lits d’hôpital sur mille habitants au lieu de dix lits sur mille habitants recommandés par l’OMS.

La transition démocratique et l’autonomie

Après la fin de la dictature lors de la mort de Franco, l’arrivée de la démocratie et la récuperation de la Generalitat se presentèrent comme des opportunités pour corriger des anciens vices. Lors de la rédaction du statut d’autonomie en 1978, on contempla la possibilité d’établir un système de financement qui n’était pas basé sur ce que l’administration centrale devait céder à l’administration autonome, sinon sur ce que la Catalogne devait donner à l’administration centrale. Il s’agissait de concéder au pays le droit de décider en pleine liberté les destinations de la plupart de son argent tout en restant solidaire avec les territoires moins développés de l’État. La proposition, aussi dénommée le pacte fiscal, fut refusée par le Gouvernement espagnol présidé par Adolfo Suarez, et le sujet de l’économie resta rélégué parce que, à ce moment-là, l’intérêt d’atteindre des compétences dans d’autres domaines considérés indispensables pour unifier le pays, comme la langue ou l’éducation était plus fort.

En 1994, la Catalogne payait 20% de plus que la moyenne espagnole et recevait 17 % de moins que cette moyenne. Malgré cela, elle entraînait et entraîne toujours une image de non-solidarité non combattue en dehors de la Catalogne car elle rapporte des bénéfices politiques et économiques aux partis espagnols et aux structures de l’État. L’ironie consiste dans le fait que la Catalogne est à la tête du processus autonomique, et si elle atteint une compétence, les autres communautés réclament également la cession de cette compétence à l’État dans un curieux exercice d’imitation. Cela pourrait être la raison pour laquelle Madrid refuse de parler de reformes du financement de la Catalogne. Une tâche ardue en vue, une faible envie de réparer les injustices.

Jordi Mata (Texte) Agustí Alcoberro, Francesc Cabana, Josep Maria Solé i Sabaté (Assistance) Maja Zoll (Traduction)

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