18E SIÈCLE – 20E SIÈCLE 300 ans de spoliation (2/3)

Ce reportage en 3 parties de la revue Sàpiens

Le 18e siècle – Le cadastre, la punition de Philippe V
Le 19e siècle – Nouveau Régime, anciennes coutumes
Le 20e siècle – Dictatures et déceptions

Le 19e siècle – Nouveau Régime, anciennes coutumes

Le débat entre les protectionnistes et les libre-échangistes toucha le sujet des relations de la Catalogne avec l’Espagne

Après la fin de la guerre d’indépendance et après la restauration de l’absolutisme monarchique en 1814 sous Ferdinand VII, le panorama économique d’Espagne était désolant. Le manque de capital et la misère générale maintenaient une faible capacité d’achat du pays. Les marchés pour placer les marchandises manquaient, et cela encore plus depuis que les colonies américaines, envahies par des produits anglais et français, s’etaient rebellées pour atteindre l’indépendance. Malgré tout, en 1830, la Catalogne était la quatrième puissance commerciale du monde avec 1,200,000 habitants et 225 reales (monnaie coloniale) par habitant.

Deux visions du commerce

Après la mort de Ferdinand VII en 1833, la première guerre carliste (1833-1840) éclata entre les défenseurs de l’absolutisme d’un côté et du libéralisme de l’autre. En 1835, un processus révolutionnaire fut déclenché pour accélérer les réformes qui démontèrent l’Ancien Régime, y inclus la fiscalité. Au cours de ce processus, la bourgeoisie barcelonaise demanda la disparition des contributions accumulées, puisque le montant des impôts modernes ajoutés aux impôts médiévaux représentait deux tiers de la production en général. La réforme n’eut pas lieu jusqu’en 1845.

Revolte économique répliquée par des bombes

Après la victoire du libéralisme, la lutte entre deux courants économiques était évidente : le protectionnisme qui misait sur la limitation des importations et le libre-échangisme qui défendait la non-intervention de l’État dans le commerce international. Les industriels catalans se positionnèrent à faveur du protectionnisme. La politique centraliste du général Baldomero Espartero, régent du royaume pendant la période de minorité de la reine Isabel II, contemplait cependant une ouverture des frontières aux produits britanniques qui étaient en concurrence directe avec les produits fabriqués en Catalogne.

Le secteur catalan du coton était le plus menacé, et en novembre 1842, les bourgeois et travailleurs se rebellèrent contre Espartero à Barcelone qui réagit en bombardant la ville. Cette réaction violente augmenta l’opposition à Espartero dans l’État entier, et ce dernier démissionna l’année suivante et s’enfuit en Grande Bretagne.

Le comte Güell contre la presse de Madrid

Vers le milieu du 19e siècle, le débat entre les protectionnistes et les libre-échangistes toucha le sujet des relations de la Catalogne avec l’Espagne et donna de nouveau des ailes au sujet de l’insolidarité catalane. La presse de Madrid, fidèle au libre-échange, attaqua les industriels dont la plupart se trouvait en Catalogne, et l’idée que la Catalogne s’enrichissait en exportant ses produits manufacturés dans les autres provinces espagnoles qui s’appauvrirent de plus en plus fut renforcée. L’économiste et industriel catalan Joan Güell s’éleva contre cette opinion. En 1853, il annula cet argument en démontrant à l’aide de données douanières que le bilan du commerce catalan envers l’Espagne n’était jamais favorable pour la Catalogne.

Des chiffres qui parlent pour eux-memes

Le malaise qui écartait la bourgeoisie industrielle du gouvernement était quantifiable. La statistique pour la fiscalité industrielle et commerciale de la période de 1888 à 1890 dénonça que chaque catalan payait 4,78 pesetas, plus que le double de ce que payait chaque espagnol, c’est-à-dire 2,08 pesetas. Les données d’une autre statistique, celle du commerce extérieur, démontraient que les catalans payaient cinq fois plus à l’État que le reste de la population sous forme d’impôts. Pour conclure, la Catalogne payait plus de 8,8 millions de pesetas de contriubtions par an, pendant que les autres territoires de l’État apportaient 32,7 millions de pesetas au moment où la Principauté comptait 1,8 millions d’habitants sur un total de 17,5 millions d’habitants dans l’État entier. Par conséquent, la Catalogne donnait 27% des ressources aux caisses de Madrid, tout en ne représentant que 10 % de la population de l’État. Les tributs catalans étaient exagérément disproportionnés.

La desobeissence civile

La perte des dernières colonies en 1898 précipita la rupture totale de la bourgeoisie avec le système en vigueur. La situation s’aggrava en 1899. La défaite de l’année précédente mena à une augmentation des impôts pour compenser le déficit. Les corporations de Barcelone y répondirent par la fermeture d’établissements commerciaux et d’industries afin de ne plus devoir payer la contribution sans que cela soit illégal. Cette grève particulière s’étendit sur de nombreuses moyennes localités de Catalogne et provoqua la suspension des garanties constitutionnelles, la saisie et l’arrestation de contribuables et la démission du maire de Barcelone qui refusa de saisir les impayés et désobéit ainsi aux ordres de Madrid.

Le bilan de l’an 1900

Le siècle se termina dans cette ambiance enflammée. Les chiffres officiels de 1900 démontraient que la province de Barcelona payait autant que l’Andalousie, plus que la Vieille-Castille, Aragon et Valence ensemble, est presque la même somme que la Nouvelle-Castille, Madrid y inclus, et que l’union de la Galice, León, l’Extrémadure et Murcie. Au total, la Catalogne rapportait 174 millions de pesetas à l’État tandis que Madrid n’atteignait pas 143 millions. Elle payait même plus que Cuba aux temps où celle-ci était une colonie espagnole et elle s’était plainte de devoir payer 24 millions de pesos qui furent distribués sur l’île même.

Quant aux investissements, le contraste était terrible. Les travaux publics étaient presque inexistents en Catalogne, mais un tiers des budgets généraux de l’État destinés aux dépenses restait à Madrid. 100 millions de pesetas avaient été investis dans la construction du Canal du Lozoya qui fournissait l’eau à la capitale, un projet commencé en 1851 et pas encore teminé. Cette somme était plus élevée que l’ensemble des investissements dans les travaux réalisés en Catalogne au cours du siècle.

Jordi Mata (Texte) Agustí Alcoberro, Francesc Cabana, Josep Maria Solé i Sabaté (Assistance) Maja Zoll (Traduction)

Deixa un comentari