Séismes

Dans la même semaine, deux événements attendus par beaucoup :

1 – sur France 3, « la colonisation, une histoire française » racontée sans réserve. 

2 – la publication de l’enquête sur la « pédophilie au sein de l’Eglise en France ». 

Ainsi, l’Etat Français et l’Eglise assument leur histoire… il était temps.

1 – Colonisation et décolonisation.

Certains trouveront qu’il s’agit encore d’entretenir le sentiment de culpabilité. Lorsqu’on veut aborder les faits historiques sans en omettre les moments peu reluisants, aussitôt on vous reproche de critiquer la France ! On dirait que ce pays, depuis que ses rois ont été « choisis » par dieu dès leur couronnement à Reims, oui, on dirait que la France est intouchable ! Rappelons la formule qui est lue au futur souverain : « L’illustre Nation de France a Dieu pour fondateur ».  

Il est difficile d’assumer son histoire et ces « Messieurs de Paris » ont du mal à l’accepter. 

En 1940, dans les colonnes du Figaro, l’influent écrivain Jean Schlumberger écrit : « ce que le monde attend de nous, c’est une certaine liberté d’esprit, un accueil aux idées, un certain rayonnement de culture. La France est condamnée à être rayonnante. Sitôt qu’elle se ferme, elle s’éteint pour le monde ». 

Il est exact que la France a voulu apporter les bienfaits de la civilisation : enseignement, routes, ponts, voie ferrées, etc. Qui a payé le prix pour cette œuvre civilisatrice ? en fait, les colons voulaient s’enrichir au plus vite.

2 – En Afrique noire.

 Le gouvernement français décida de construire une voie ferrée de Brazzaville jusqu’à la mer à Pointe Noire. Les conditions étaient épouvantables : les ouvriers « indigènes », c’est-à-dire noirs réquisitionnés pour les corvées ; véritable razzia d’hommes valides sur des centaines de km², jusqu’au lointain Tchad par exemple ; pendant que leurs femmes et leurs enfants étaient entassés dans des camps de fortune, mal nourris et mal soignés ; ils creusaient avec des pioches, des pelles, poussaient les bennes sur des rails sous les hurlements des contremaîtres : 1.300 morts en 1925, 2.500 en 1926, 2.900 en 1927 … soit 20.000 morts. Or cette voie ferrée ne servait qu’à transporter les richesses du Congo jusqu’au port où ils étaient expédiés en France pour y être transformés. 

Ouvriers réquisitionnés : travail forcé

3 – Et les Belges ?
Le roi Léopold II (1835-1909) possédait, c’est-à-dire à titre personnel tout le Congo ; une superficie égale à quatre fois celle de la France ; on pourrait multiplier les exactions commises sur les « indigènes ». Cependant citons un extrait du discours de Patrice Lumumba, favorable à l’Indépendance (1925-1961) qui résume la situation : 

« Nous avons connu le travail harassant exigé en échange de salaires qui ne nous permettaient ni de manger à notre faim, ni de nous vêtir ou nous loger décemment, ni d’élever nos enfants comme des êtres chers. 

Nous avons connu les ironies, les insultes, les coups que nous devions subir le matin, midi et soir, parce que nous étions des nègres… comme exilés dans notre propre patrie, notre sort pire que la mort même…Qui oubliera les fusillades où périrent tant de nos frères, les cachots où furent brutalement jetés ceux qui ne voulaient plus se soumettre au régime d’injustice, d’oppression et d’exploitation. Nous qui avons souffert dans notre corps et dans notre cœur de l’oppression colonialiste, nous vous le disons tout haut : tout cela est désormais fini ».

Il existe en Belgique de nombreux monuments glorifiant le passé colonial. La plupart datent de l’entre deux guerres, au sommet de la propagande patriotique.

A Bruxelles, le 13 juin 2020, le monument au général Storms, conquérant du Congo, a été aspergé de peinture rouge, symbole du sang des Congolais.

Le 30 juin, Philippe, le roi actuel des Belges, exprime ses regrets sur le règne de Léopold II au Congo dans une lettre adressée au président congolais. 

4 – Les Noirs d’Afrique vivaient-ils comme des sauvages ?

Lisons les mémoires publiées d’un sage Peul, « Amadou Hampâté Bâ »; à l’époque il avait une dizaine d’années. Nous sommes dans les années 1912. 

 « Le moment était venu de fonder notre propre association d’âge, ou waaldé. Au départ nous étions onze membres fondateurs [Suivent les noms]. Mes camarades décidèrent de me choisir pour chef.

Il n’y avait là rien de surprenant, tous les membres de ma famille avaient été chefs d’association [Son père avait fondé son association en 1870]. En attendant, il nous fallait faire reconnaître notre waaldé et lui donner une vie officielle. La première démarche consistait à nous relier à une association  aînée qui jouait auprès d’elle un rôle de conseil et, le cas échéant de protection. Notre choix se porta tout naturellement  sur la waaldé de mon grand frère Hammadoun.

Il nous fallait aussi choisir un doyen, un père qui serait une sorte de président d’honneur… Nous choisîmes Ali Gommi de la caste des cordonniers… chaque association était organisés selon la hiérarchie qui reproduisait la société du village ou de la communauté. Outre le doyen, il devait y avoir un chef (amîrou), un ou plusieurs vice-chefs (diokko), un juge (alkaali), un ou plusieurs commissaires à la discipline (moutassibi) et enfin un ou plusieurs émissaires ou de porte parole ». 

[Et l’auteur du livre est élu chef. L’un des membres de la nouvelle association prit la parole pour rappeler les devoirs du chef]. 

« S’il s’en montre digne, nous le suivrons et nous combattrons pour lui. Mais s’il fait l’imbécile, nous le fouetterons jusqu’à ce qu’il pisse rouge et personne ne nous fera péter de peur pour ça ! » Je fus donc élu chef et la waaldé reçut le nom de waaldé d’Amkoullel. Reprenant l’exclamation traditionnelle des adultes dans leurs grandes assemblées officielles, tout le monde cria : Que Dieu élève très haut la communauté ». 

[En 1912, l’association comptait 70 membres. Poursuivons la lecture du livre]

« Certains lecteurs occidentaux s’étonneront peut-être que des gamins d’une moyenne d’âge de dix à douze ans puissent tenir des réunions aussi réglementaires et en tenant un tel langage ». 

[En fait, ils reproduisent l’organisation des adultes, car ils avaient le droit d’assister à leurs réunions en les écoutant sans prendre la parole]. 

« La vie des enfants dans les associations d’âge constituait en fait un véritable apprentissage de la vie collective et des responsabilités, sous le regard discret mais vigilant des ainés qui en assuraient le parrainage ».

[Remarquons la richesse de la vie sociale où s’entremêlent les générations. Et les filles ? Reprenons la lecture]

« Notre waalde grossissait de jour en jour, mais c’était toujours une waaldé célibataire. 

Pour être complets, il ne nous manquait plus que d’être jumelés, comme le voulait la coutume, avec une association de jeunes filles de même catégorie d’âge que nous et dont nous deviendrions, en quelque sorte, les cavaliers servants et les protecteurs attitrés, elles-mêmes devenant nos dames de cœurs platoniques ».

[Relations platoniques ; un long paragraphe insiste sur cette disposition rigoureuse ; le vote de cette proposition fut soumis à la waaldé et après une longue séance de palabres où deux fauteurs de troubles de mauvaise foi furent condamnés à une amende ; la proposition fut  acceptée].

(Remarque de J.Villanove : ce sont ces jeunes gens que la France envoya dans les tranchées à Verdun. Continuons la lecture du livre.)

 « Quand les rescapés rentrèrent au foyer en 1918-1919, ils furent la cause d’un nouveau phénomène social qui ne fut pas sans conséquences sur l’évolution future des mentalités : je veux parler des la chute du mythe blanc en tant qu’invincible et sans défauts. Jusque là, en effet, le Blanc avait été considéré comme un être à parts : sa puissance était écrasante, imparable, sa richesse inépuisable, et de plus il semblait miraculeusement préservé par le sort de toute tare physique ou mentale. Jamais on n’avait vu d’administrateurs des colonies infirmes ou contrefaits. Ils étaient toujours bien habillés, riches, forts, assurés de leur autorité et parlant au nom d’une mère patrie où, d’après eux, tout était juste et bon. Ce que l’on ignorait alors, c’est qu’une sélection préalable éliminait autant que possible les infirmes, les contrefaits, les malades et les déséquilibrés ; et quand un colonial tombait malade, on le rapatriait bien vite en métropole. 

Mais depuis, les soldats noirs avaient fait la guerre dans les tranchées aux côtés de leurs camarades blancs. Ils avaient vu des héros, des hommes courageux, mais ils en avaient vu aussi pleurer, crier, avoir peur. Ila avaient découvert des blancs contrefaits et des tarés, et même, chose impensable, à peine croyable, ils avaient vu dans les villes des Blancs voleurs, des Blancs pauvres, et même des Blancs mendiants !…

…Quand ils découvrirent que leurs médailles et leur titre d’ancien combattant leur valaient une pension inférieure de moitié à celle des camarades blancs dont ils avaient partagé les combats et les souffrances, certains d’entre eux osèrent revendiquer et parler d’égalité. C’est là, en 1919, que commença à souffler pour la première fois un esprit d’émancipation et de revendication qui devait finir, avec le temps, par se développer dans d’autres couches de la population ». 

5 – Avec la colonisation : arrivée de la langue française 

et perte d’identité…

Le 5 octobre 1896, Gallieni gouverneur de Madagascar, annonça dans un décret : « L’usage de notre langue est l’un des plus puissants moyens dont nous disposons pour assimiler nos nouveaux sujets… et les préparer à fournir le concours nécessaire aux entreprises de nos colons », ce qui doit « créer des auxiliaires aux colons »et… « Transformer les jeunes indigènes en sujets fidèles et obéissants de la France »Certes, la langue unique permit aux diverses communautés de se comprendre et la langue écrite généralisée fut un tournant ; quoique, si l’on en croit Tierno Bokar un sage africain…

« L’écriture est une chose et le savoir en est une autre. L’écriture est la photographie du savoir, mais elle n’est pas le savoir lui-même. Le savoir est une lumière qui est en l’homme. Il est l’héritage de tout ce que les ancêtres ont pu connaître et qu’ils nous ont transmis en germe, tout comme le baobab est contenu en puissance dans sa graine ».

Apprentissage du français ? Un exemple parmi tant d’autres pour déprécier les « indigènes ». On a appris aux noirs à dire « Y’a bon » au lieu de leur apprendre « c’est bon ».

8 – Moralité…

Faut-il reprendre les idées de Robert Lafont développées dans son livre « Décoloniser la France » publié en 1971. Il est vrai que si nous observons de près la « colonisation » en France, la méthode est la même que pour l’Afrique, en Bretagne, en Alsace, en Franche-Comté, etc. 

En Roussillon 🡪 Conquête par les armées de Louis XIV. Suppression des libertés et des constitutions catalanes. Interdiction de la langue catalane. Nouveaux impôts (la gabelle). Répression des insurgés (les Angelets). Exécutions des « résistants ». Mépris des coutumes locales et de l’histoire « locale ». Appauvrissement général… Et valorisation des conquérants : Louis XI, Vauban, Mailly, Dagobert, Dugommier, etc.

Décoloniser les anciennes colonies, c’est fait.
Mais, décoloniser les régions… est-ce possible ?

Joan villanove