7 de novembre 1659

« …pour faciliter le moyen d’avoir des maîtres d’école français à Perpignan et dans les autres villes du Roussillon ».

Louis XIV, le protecteur de Molière, estimait que la langue catalane « abâtardit l’esprit ». En 1681, Louvois écrivit au cardinal de Bonzy à Montpellier.

Mais les  consuls de Perpignan sont réticents ! Réponse de ces « Messieurs de Paris », prenez garde « …aux remontrances inutiles qui ne peuvent qu’être très désagréables à Sa Majesté ». Nous sommes bien évidemment persuadés de l’importance de la langue. En son temps Michelet écrivait que…

«…la langue est la représentation fidèle du génie des peuples, l’expression de leur caractère, la révélation de leur existence intime, leur Verbe pour ainsi dire.»

Bref, une nation est un groupe d’êtres humains vivant sur un même territoire et ayant une communauté d’origine, d’histoire, de mœurs et de langue. Ainsi, nous comprenons mieux l’acharnement féroce des autorités françaises à vouloir supprimer le cœur d’une « nation catalane » pour la remplacer par une « nation française ». Française ? En fait, la culture parisienne. Bien évidemment, même problème en Bretagne, Alsace, Corse, Pays Basque, etc. où ces «  Messieurs de Paris » tenteront d’imposer leur culture.

 

Rappelons les paroles de Louis XIV : « Toute autorité Nous appartient. Nous la tenons de Dieu, sans qu’aucune personne, de quelque condition qu’elle soit puisse y prétendre… »

Rappel des violations successives du traité. Imposition de la gabelle (1661). Nomination d’évêques non catalans (1673). Incorporation du diocèse de Perpignan à l’archevêché de Narbonne (1678). Obligation de connaître le français pour exercer une profession libérale (1682), suivi de l’introduction du papier timbré.

«Défendons à tous avocats, procureurs, greffiers, notaires et autres de ne plus se servir pour cet effet de la langue catalane et aux juges et magistrats de ne prononcer leurs jugements ou délibérations qu’en langue française sous peine de nullité… Mais outre que cet usage [du catalan] est en quelque sorte contraire à notre autorité, à l’honneur de la Nation Française et même à l’inclination des habitants des dits pays»

Aussitôt, les protestations affluèrent dans les mains du roi : « ni le curé, ni le notaire, ni les témoins ne pourront entendre les dernières volontés du testateur et qu’il est certain que la plupart mourront sans testament … ». Alors, le Roi Soleil renchérit : « Sa majesté veut et entend que tous les habitants de la ville de Perpignan, comme étant la capitale du pays, et qui par conséquent doit montrer l’exemple aux autres, soient dorénavant vêtus à la française » ; insistons encore pour dire qu’à « la française » signifie à « la parisienne ».

Depuis des dizaines de siècles, c’est-à-dire de tout temps, les échanges entre les gens du nord et ceux du sud des Albères étaient permanents. Pourtant Louis XIV interdit les mariages entre les jeunes gens du Roussillon et ceux de la Catalogne. Et, pour la noblesse, sous peine de confiscation des biens. Bref, à la mort du Roi Soleil, la province du Roussillon séparée de Barcelone, fut désemparée. Sa ruine était déjà amorcée.

Enfin, rappelons que les souverains français ont cherché à échanger la province du Roussillon avec les Flandres (la Belgique d’aujourd’hui) qui appartenaient au royaume d’Espagne. Ainsi, Paris se serait trouvé au centre de la France, alors qu’actuellement disent-ils, la capitale du royaume, trop proche des Flandres, était en danger permanent.

En 1710, le français Antoine de Barillon écrit : « le peuple du Roussillon se nomme et s’estime catalan et regarderait comme une dégradation et une injure le nom de français ou de catalan francisé ». D’ailleurs le droit catalan continue de régir la vie quotidienne et la monnaie de Barcelone également. Encore en 1735, vingt ans après la mort de Louis XIV, les registres des paroisses sont écrits en catalan : un décret menace les curés d’une amende de 500 livres s’ils persistent. En 1787, le voyageur anglais Arthur Young écrit dans l’un de ses trois tomes «Voyage en France»:
Est-ce les Catalans qui excluent la culture française ? En fait, ce sont ces « Messieurs de Paris » refusent de « se mélanger avec les Catalans ». C’est ainsi que le premier évêque « français-parisien » (comme il l’écrit lui-même, gravé sur le mausolée) refuse de reposer à côté de ses « confrères », les autres évêques catalans, enterrés à quelques mètres de là.

Ci-dessous, texte gravé sur le monument en marbre.

«  Fils d’une famille de noblesse de robe très riche et cultivée, en pleine ascension sociale. Il fut de 1680 à 1695 le premier évêque français d’Elne, siège épiscopal transféré à Perpignan. Il se glorifie de sa filiation et de sa nationalité : « parisien » comme le proclame l’inscription sur le mausolée : hic jacet Ludovicus Habert de Montmor, ecclesia princeps, Elnensis episcopus, …., parisinus, mortuus…   C’est-à-dire : Ci git Louis Habert de Montmor, prince de l’Eglise….parisien, mort en sa cinquante et unième année… 1695….

Moralité : la langue et l’économie

1 – Il aura fallu plus de deux siècles pour que l’Etat Français réussisse à effacer la langue catalane ; en compagnie d’une dizaine d’autres langues dites « régionales ». Contrairement aux rumeurs, après la première guerre mondiale, le catalan continuait d’être largement parlé dans le département. Peut-être faiblement à Perpignan, mais couramment dans tous les villages. Encore dans les années cinquante, de nombreux conseils municipaux se faisaient en catalan et le catalan était la langue majoritaire.

Aujourd’hui, il ne nous reste plus que l’accent. Encore cent ans d’autocensure et de moqueries de ces « Messieurs de Paris » et notre accent aura disparu.

Heureusement, les écoles de la Bressola et d’Arrels, la Radio Arrels, et les dizaines de cours de catalan relèvent le défi. La partie n’est pas finie, elle continue.

2 – L’économie a-t-elle suivi la même pente ? Deux forces ont tiraillé les « Catalans du Nord ». La première qui a conduit au départ obligatoire des meilleurs éléments : il fallait bien « se gagner la vie » ; ce mouvement dure encore de nos jours. Les jeunes gens ont accepté avec une fatalité incroyable d’aller travailler à mille kilomètres de là ; ce qui fait que les parents, quand ils le pourront, iront au loin garder leurs petits-enfants ; et quand ils prendront de l’âge, leurs enfants, toujours éloignés, pourront difficilement accompagner leurs vieux jours. Pour l’instant, cette situation semble satisfaire les acteurs de la scène catalane…

« Arago et les autres »…
…pris au piège tendu par ces « Messieurs de Paris ».

 Second départ ; au lendemain de la Révolution Française, il y avait eu un autre « exode » dans la Province du Roussillon ; l’exode choisi par des personnes qui ne supportaient pas la violence du nouveau régime français : terreur et recrutement obligatoire pour les armées ; de nombreuses familles se sont installées en Catalogne (« sud » comme on dit aujourd’hui). Contrairement à l’histoire officielle qui annonce que seuls les « aristocrates réactionnaires » avaient déserté le « Département », les récentes études indiquent autre chose. Il faut d’ailleurs féliciter les chercheurs qui ont fouillé des centaines de documents et qui ont établi des listes nominatives. Voici leur conclusion. Les émigrés vers la Catalogne sont à 65% des paysans, à 20% des artisans, à 7% des commerçants, à 5% des professions libérales (comme des barbiers), à 2% des domestiques non agricoles, à 0,8% des militaires. Cela se comprend : est libre la personne qui ne possède rien. Les bourgeois pouvaient-ils tout abandonner ? A cette époque, les églises et les chapelles – interdites et fermées en Roussillon – restaient ouvertes en Catalogne. C’était un argument supplémentaire pour les nombreux pratiquants. C’est sous la protection de la troupe que les révolutionnaires célébrèrent à Perpignan les fêtes de la Déesse Raison. En cinq ans, la ville de Perpignan perdit 3.000 habitants.

Ce n’est un secret pour personne : le département (c’est-à-dire l’ancienne province du Roussillon que certains nomment Catalogne Nord) est devenu l’un des départements les plus pauvres de France ; et Perpignan a suivi la même courbe descendante.

Nous connaissons les causes profondes. Est-ce une fatalité inexorable ?

Vous avez les cartes entre vos mains: jouez le pari gagnant.

 Joan Villanove

What do you want to do ?

New mail