Crònica de Jaume I° el Conqueridor (1208-1276)

Vous découvrirez en librairie les traductions en français, notamment celles d’Agnès et Robert Vinas qui sont remarquables.

Cette chronique, appelée « Llibre dels feyts d’en Jaume Ier », est la narration de la vie du roi, racontée par lui-même; on y trouve donc beaucoup de textes à la première personne: le roi parle comme si c’était une autobiographie. Cependant, il est probable qu’il s’agit de textes qu’il a dictés. L’époque couvre la période de 1207 à 1276.

Remarquez la nappe, la disposition des assiettes, les vêtements, les chaussures…

Souvenez-vous que Jaume s’est trouvé l’héritier du trône en 1213 (il avait 5 ans) et qu’il quitte ce monde en 1276. Dans les 566 chapitres quelques-uns sont écrits en vers. C’est l’un des textes les plus importants de la littérature médiévale catalane, des points de vue littéraire, linguistique et historique.

Miniature du Llibre dels feyts del rei en Jaume, chronique du roi Jaume Ier. À droite, sous un dais, le jeune roi (il a 20 ans); à gauche les marchands de Tarragona, invités par le navigateur Pere Martell; on reconnaît également le comte du Roussillon; ils décident, en ce mois de novembre 1228, de s’élancer à la conquête des îles Balears qui, à cette époque, sont encore aux mains des musulmans. Un an plus tard, l’île sera catalane.

Ci-dessous, une miniature du Llibre dels feyts qui montre l’entretien qui s’est déroulé en septembre 1232 au château aragonais d’Alcanyís.

 

C’est là qu’est décidée la conquête du royaume de València, possession encore musulmane à cette époque. À la tête de son armée, Jaume I° entre triomphalement dans la ville de València le 9 octobre 1238. Un roi compatissant pour les prisonniers de guerre:

«perquè hom no ha d’augmentar l’aflicció als afligits, i hom ha de subvenir misericordiósament als detinguts en presó».

Un bateau catalan du XIIIe siècle. C’est la coca catalane. Ce type de bateau est originaire du nord de l’Europe; Anglais et Normands l’utilisent au XIe siècle. Les Catalans copient le style, puis, ils construisent une nouvelle version : ils inventent la célèbre formule «tres, dos i as», trois, deux, un : la longueur est trois fois la largeur, la largeur est le double de l’épontille (partie qui soutient le pont). Cette formule révolutionne la construction navale car on simplifie la mesure des cotes. L’expérience a montré que l’on pouvait désormais « serrer le vent ». Ce qui explique en partie les victoires catalanes sur mer.

Le roi a été très explicite en exprimant la finalité de ses «mémoires»:

 « E per tal que los hòmens coneguessen, quan hauríem passada aquesta vida mortal, ço que nós hauríem fet […] e per dar eximpli a tots los altres hòmens del món. »

 «C’est pour que les hommes connaissent, quand nous aurons quitté cette vie mortelle, ce que nous avons fait […] et pour donner l’exemple à tous les autres hommes de par le monde».

Prenons quelques lignes de la Crònica lors de la conquête de Mallorca :
« Un dimanche, je m’habillai, me préparai bien et réglai bien mes affaires ; pendant qu’on me préparait à manger, je regardais tirer les engins avec l’évêque de Barcelone, Carrós et d’autres chevaliers, quand je vis fumer le fossé par une galerie que les Sarrasins avaient creusé sous terre, en plein dans notre ouvrage. Je fus cruellement affecté de voir perdus le fruit de notre travail et tout ce temps que nous y avions passé. Je pensais vraiment que c’était par ce moyen qu’on emporterait la ville: et de le voir perdu en si peu de temps, cela me peina fort. Tous se taisaient et je restai pensif un moment, quand Dieu m’inspira l’idée de faire détourner l’eau vers le fossé : on ferait armer cent hommes avec écus, lances et attirail, et munis de bêches à l’insu des Sarrasins, et du point le plus haut on déverserait l’eau sur notre ouvrage pour le noyer et éteindre le feu. Ainsi pensé, ainsi fut fait. Après cela les Maures n’y revinrent pas».

Après la conquête de Mallorca et de València, Jaume I° sera considéré comme l’un des plus grands souverains de l’Europe chrétienne. Il sera appelé «Jaume I° el Conqueridor». Il se rendit à Montpellier en juin 1239 (à cette époque la seigneurie de Montpellier faisait partie du domaine catalan). Un problème avait éclaté entre les Consuls de la ville et Atbran le bayle représentant du roi; il remettait en cause les attributions du Consulat de la ville:

« Le consul Peire Boniface se leva et dit : Sire, les consuls et une partie du conseil municipal de Montpellier sommes venus ici car votre visite nous réjouit fort. Nous voulons vous dire, et je parle en leur nom autant que du mien, que nous avons à cœur de vous honorer et vous considérer comme une personne chère, comme nous devons le faire parce que vous êtes notre seigneur. Maintenant nous savons qu’Atbran vous fait croire qu’il peut vous donner Montpellier; sachez que ce n’est pas vrai. Il n’a pas plus de pouvoir qu’un autre habitant de la ville pour y imposer sa loi, car c’est en nous que résident le pouvoir et l’argent. Et sans vous, il n’y a pas dans cette ville d’égout immonde par lequel nous les en ferions sortir, lui et ceux qui voudraient l’aider. Tout ce que nous supportons de sa part c’est pour vous que nous le supportons, car nous les hommes, les armes et l’argent; sans vous son pouvoir ne serait rien. Et cela, nous vous prions de la croire »….  

D’autres encore prirent la parole à ce sujet ; revenons au récit du roi qui dit :

« Quand ils eurent parlé, je leur répondis en ces termes : Barons, ce que vous venez de me dire, vous ne devriez pas me l’avoir dit, car je veux bien croire que vous avez à cœur de me servir. Or, Atbran m’a servi et me sert du mieux possible ; il est votre concitoyen et l’un des plus honorables hommes de la ville par son lignage. Si donc vous voulez bien agir, voici la voie : vous, lui et tous ceux que vous pouvez compter, vous devez préserver mes droits et ma suzeraineté, car vous êtes fortement tenus vis-à-vis de moi qui suis votre seigneur, et en raison du grand lien que j’ai avec vous. En outre, la ville a bien progressé depuis Notre Seigneur a voulu qu’elle vînt en mon pouvoir : il ne doit donc pas y avoir de disputes entre vous sauf pour savoir qui me servira le mieux possible ; et moi, je vous aimerai comme on doit le faire à l’égard de ses hommes et de ses compatriotes. »

Tombe de Jaume I° el Conqueridor, monastère de Poblet

Joan Villanove