Bonaparte et la Campagne d’Egypte

L’Angleterre : modèle ou rivale ?

Dès la Révolution Française, et pour la toute jeune République, le principal ennemi extérieur, c’est l’Angleterre. Deux possibilités radicales pour la ruiner : soit la concurrencer sur les mers en multipliant les échanges internationaux – c’est-à-dire une bataille commerciale –, soit en détruisant ses voies commerciales – c’est-à-dire une bataille militaire –. Mais, instaurer une politique commerciale demandait des dizaines d’années de labeur national et international… alors que déclencher des campagnes militaires ne demandait que quelques semaines de préparation. La République programma donc un plan général militaire incroyablement ambitieux pour ruiner l’Angleterre : le « carburant serait la liberté ».

D’abord, un débarquement soutenu par les Irlandais, serait lancé sur les côtes d’Irlande. Puis, une escadre serait envoyée en Ecosse. Ensuite, suivrait une expédition militaire en Egypte, carrefour des lignes commerciales. Enfin, des généraux seraient chargés de préparer un plan pour conquérir l’Inde, source valorisante du commerce anglais. Ainsi, obligée de disperser ses forces dans toutes les directions, l’Angleterre s’épuiserait dans un effort immense qui dépasse ses possibilités ; c’est alors que la flotte française débarquerait sur les côtes anglaises pour assiéger Londres. Ce ne sont pas des élucubrations.

Louis Thomas Villaret de Joyeuse
prépara un plan pour conquérir l’Irlande.

Le Directoire, était persuadé que les Irlandais accueilleraient les Français, à bras ouverts, puisqu’ils apportaient la « liberté ». Des réunions secrètes avaient déjà eu lieu entre des responsables irlandais et le général Lazare Hoche. En 1796, confiante, la République demanda à Hoche de préparer à Brest une flotte en vue du débarquement : 17 navires, 13 frégates, 14 autres vaisseaux avec plus de 15.000 hommes. Il fallait charger l’artillerie, les munitions, les chevaux, etc. et une quantité importante d’armements divers pour équiper les Irlandais qui devaient se soulever contre les Anglais. Mais, à Brest, l’organisation fut confuse : pas de paye pour les hommes, manque de vivres, désertions en masse. Bref, entre le mauvais temps, les commandements contradictoires et le manque d’expérience, la marine française perdit de nombreux navires, notamment le navire de ligne durement touché « Droits de l’Homme » avec ses 74 canons ; endommagée, la marine dut abandonner la lutte en décembre 1796.

Cette première expédition fut désastreuse :
12 navires capturés ou naufragés,
plus de 2.200 soldats et marins noyés ou blessés.

L’année suivante, on alla chercher dans les prisons 2.000 criminels qui furent envoyés sur les côtes… mais une fois encore l’expédition fut catastrophique : soldats et marins décimés, navires perdus. Le soulèvement populaire irlandais annoncé ne se produisit pas. De son côté, la marine anglaise ne compta que quelques légères pertes. L’opération écossaise fut préparée : douze vaisseaux hollandais furent réquisitionnés avec 10.000 hommes ; mais elle ne réussit pas à prendre le large.

Restait donc l’opération en Egypte.

Le 16 août 1797, Bonaparte avait écrit au Directoire de la République :

« Les temps ne sont pas éloignés où nous sentirons que pour détruire l’Angleterre, il faut nous emparer de l’Egypte ».

Il fallait vaincre l’ennemi, et dans le même temps, toujours en Egypte, s’emparer des œuvres d’art et du matériel scientifique pour les rapatrier en France, comme on l’avait fait auparavant en Italie. Voilà pourquoi 167 savants (géologues, mathématiciens, chimistes, physiciens, botanistes, ingénieurs, etc.) et des artistes embarquèrent à Toulon sous les ordres de Napoléon Bonaparte. Nous retrouvons les fidèles scientifiques Monge et Berthollet qui avaient déjà sévi en Italie. Cette pléiade de savants devait permettre et faciliter le déplacement et le ravitaillement des troupes : construction de ponts, de routes, d’abris, de moulins, etc. Le jour du départ, le 9 mai 1798, pour motiver les 30.000 hommes de ses troupes, Bonaparte prononce un discours qui se termine par ces mots :

« Le génie de la liberté qui a rendu, dès sa naissance, la République arbitre de l’Europe, veut qu’elle le soit des mers et des nations les plus lointaines ».

Le débarquement en Egypte se déroule sans encombre. La flotte se dirige vers Aboukir, alors que Bonaparte prend la direction du Caire.

J’anticipe un peu. Cette campagne militaire sera lourde de conséquences. Pour nourrir l’armée française en Egypte, le gouvernement du Directoire avait acheté de grandes quantités de blé… qui ne seront jamais payées au souverain d’Alger. Cette dette servira de prétexte au déclenchement la conquête de l’Algérie en 1830.

La marine anglaise.

A cette époque, l’Angleterre était le pays de l’innovation. La marine ne fut pas oubliée.

John Clerk (un Ecossais), avait mis au point de nouvelles stratégies
concernant les batailles navales qu’il publia dans un livre « Essay on Naval Tactics ».

Dès lors, les amiraux britanniques abandonnèrent le plan ancien de bataille navale « dite en ligne » qui ne permettait pas d’emporter une nette victoire. Au contraire, la nouvelle tactique consistait à porter les efforts sur le centre ou l’arrière-garde et à rompre la ligne adverse, en tirant à faible distance, c’est-à-dire en contournant les ennemis et en canonnant l’arrière des vaisseaux.

Ce qui ne s’était jamais fait. Il faut préciser que les canons anglais avaient eux aussi été améliorés. Les canonniers britanniques obtenaient un tir deux fois plus rapide et deux fois plus précis que celui des Français ou des Espagnols. De plus, il régnait dans la marine anglaise des rapports humains très solidaires entre les gradés et les marins, on les surnommait « les bandes de frères ». Alors, qu’en France, les gradés étaient arrogants, coupés des marins. Bonaparte disait : « il n’y a rien à faire avec ces gens-là ».

Le 1er août 1798, l’amiral Nelson finit
par trouver la flotte française près d’Aboukir.

En moins de douze heures, le succès anglais fut acquis. Aboukir se trouve face à l’embouchure du Nil.

Lors de la bataille, le vaisseau amiral « l’Orient » explose violemment.

Chaque camp compte environ 10.000 hommes, 13 navires de ligne et 1.000 canons ; voici le bilan de la bataille navale. On estime : côté anglais : 220 morts, 680 blessés ; côté français : 3.500 tués (dont l’amiral) et blessés, 3.500 prisonniers, 2 navires détruits, 2 frégates détruites, 9 vaisseaux capturés. Remarquons que les 3.500 prisonniers français seront renvoyés à Alexandrie ou dans les territoires détenus par les Français durant les semaines qui suivirent la bataille. La Royal Navy était désormais maîtresse de la Méditerranée. Bonaparte ne pourra pas recevoir de renforts, ni transporter en France les œuvres qu’il avait l’intention de « confisquer » en Egypte, comme il l’avait fait dans les nombreux pays de la péninsule italienne : républiques de Venise, de Gênes, etc. duché de Milan,… territoire du Vatican, etc.

Alors, reprenant l’idée de la propagande mise déjà au point lors de ses campagnes d’Italie avec le « Courrier d’Italie » qu’il imprimait sur place, il va publier le « Courrier d’Egypte » : en français et en arabe. En arabe, grâce aux caractères d’imprimerie volés au Vatican lors de sa campagne d’Italie.

Le rédacteur, outre Bonaparte lui-même, était un journaliste imprimeur Marc Aurel. Ainsi, la cuisante défaite d’Aboukir devient dans son texte « un malheureux succès anglais obtenu au prix de douloureuses pertes ». Et il cite une lettre écrite par un marin anglais qui minimalise sa victoire. Or, ce journal arrivait malgré tout en France par des navires marchands.

Les Vainqueurs du Nil, une gravure anglaise publiée cinq ans après la bataille
représentant Nelson et ses quinze capitaines.

En revanche, sur terre, l’armée française remporte des victoires ultra rapides sur les armées turques empêtrées dans des méthodes et des armes d’un autre temps. A Jaffa, du 7 au 10 mars 1799, pendant trois jours, les assiégés sont pillés, violés, massacrés avec une férocité incroyable ! A tel point que les officiers français ont dû menacer leurs soldats pour qu’ils mettent fin au carnage. Mais, que faire des 3.000 mamelouks et autres qui s’étaient rendus ? La très sérieuse « histoire scientifique et militaire de l’expédition » rapporte les paroles de Bonaparte qui glacent d’effroi : « Que veulent-ils que je fasse de tant de prisonniers ? Ai-je des vivres pour les nourrir ? Des bâtiments pour les déporter ? » Et il décida de les éliminer. Pour économiser les munitions, ils furent exécutés à l’arme blanche sur la plage de Jaffa : baïonnette, épée, poignard. La tuerie dura trois jours.

En France, il fut interdit d’évoquer ce massacre. Bonaparte proclama aux populations locales et à ses ennemis : « c’est la preuve que le Prophète est avec moi, rien ne peut me résister ».

Dans « Mon voyage en Egypte et en Syrie »,

Joseph Laporte, un jeune militaire né à Grenoble, qui tenait un journal quotidien décrit ce qu’il a vécu. Infos donc de première main. De plus, il a enrichi son journal de quelques dessins. Ecoutons-le.

« Tout ce qui se présenta fut tué, habitants, soldats, femmes, enfants, vieillards ; on les poursuivit de terrasse en terrasse, de maison en maison, l’irritation et le carnage furent si terribles que les Français, dans leur fureur, n’épargnèrent pas même deux ou trois cents Grecs ou chrétiens de différentes sectes qui, costumés à la turque et ne pouvant se faire comprendre, perdirent aussi la vie ; en un mot, tout ce qui fut rencontré fut tué ; l’épouvante fut si grande chez les Turcs et le sac si complet qu’à l’entrée de la nuit on ne voyait pas un ennemi, ce qui existait encore et qui avait échappé au massacre s’était caché dans des grottes, des souterrains, des égouts, et on eût toutes les peines du monde à les trouver dans ces réduits ; des ordres furent donnés pour faire cesser cette boucherie, le peu d’habitants qui avaient échappé obtint la vie du vainqueur, grâce à laquelle ils ne devaient pas s’attendre, attendu que la ville ayant été prise d’assaut, ils devaient selon les usages cruels de la guerre, ayant fait surtout feu contre nous, être considérés comme soldats et, comme tels, en subir toutes les conséquences ; deux mille hommes environ, restes de la garnison, furent ramassés et trouvés ça et là, cachés, déguisés et désarmés, conduits à la tombée de la nuit hors de la ville. »

Dans ses « Mémoires d’Outre-tombe », Chateaubriand écrivit après avoir visité la plage de Jaffa : « j’ai vu cette plage, j’ai vu l’aile de l’hirondelle du printemps frôler ce sable encore poisseux du sang des victimes ».

Aboukir : face à l’embouchure du Nil – Jaffa : en Israël aujourd’hui.

Au Mont Thabor, l’ennemi perd 5.000 hommes sur le terrain. Dans une autre bataille : l’armée turque perd 10.000 hommes. Arrêtons là les massacres. L’armée française fit un désert de tous les pays qu’elle traversait : bestiaux, moissons, maisons, tout était détruit par le feu et le fer. L’ennemi clama : « Le peuple français est une nation d’infidèles obstinés et de scélérats sans frein… Ils regardent le Coran, l’Ancien Testament et l’Evangile, comme des fables… mais il ne restera plus aucun vestige de ces infidèles… ».

Militaires et civils ?

Comment les civils, c’est-à-dire les savants qui étaient du voyage, voyaient-ils ces opérations militaires ? Une lettre du général Bonaparte datée du 9 janvier 1799 est explicite : « Depuis toujours règne une sorte d’antipathie entre les militaires et les employés de l’administration. Ici, c’est une véritable haine à l’égard des savants ». Du côté français, durant la campagne d’Egypte, entre les morts violentes dans les combats, les morts causées par les blessures et les maladies, l’armée française avait perdu 10.000 hommes. Au final, la campagne militaire de Bonaparte reste un échec cuisant.

Du côté anglais, l’amiral Nelson avait vu juste. Après les opérations maritimes françaises en Irlande et la tentative écossaise, il avait deviné les ambitieux projets de la République en Egypte et plus loin encore. Il avait prévenu le Premier Lord de la mer : « Un ennemi entreprenant pourrait très aisément… conduire une armée jusque sur les bords de la mer Rouge… Il lui faudrait à peine trois semaines pour porter ses troupes sur la côte de Malabar. » [Ville au sud-ouest de l’Inde]. Aussi, dès la victoire maritime d’Aboukir, Nelson envoie un courrier au gouverneur des Indes que tout danger est écarté et que les armées françaises sont immobilisées. La compagnie des Indes s’empressa de voter un don de 10.000 livres à remettre à l’amiral Nelson.

Bonaparte est dans une impasse.

Que faire ? Négocier avec les Anglais pour ramener ses armées en France ? Il choisit de s’enfuir. Le 23 août 1799, il quitte l’Egypte avec une flottille de quatre bateaux accompagné de généraux : Duroc, Lannes, Marmont, Murat, Berthier. Bonaparte abandonne ses armées et laisse le commandement à Kléber. Le 8 octobre, Bonaparte est à Fréjus. Des historiens n’hésitent pas à écrire que Bonaparte fut un « déserteur ». L’armée d’Egypte fortement diminuée sera de retour en France en 1801.

Kléber sera assassiné le 14 juin 1800

Bilan de l’expédition en Egypte.

Les scientifiques français ont fondé « l’Institut d’Egypte » qui avait pour mission de propager les Lumières en Egypte ; leurs immenses connaissances techniques devaient permettre d’améliorer les pratiques agricoles, les constructions de bâtiments, la recherche de puits, etc. Une revue scientifique vit le jour « la Décade Egyptienne ». Les savants avaient observé la nature égyptienne, dessiné des monuments, énuméré les ressources du pays. En juillet 1799, une pierre gravée fut découverte, qu’on appela Pierre de Rosette : elle permit à Champollion de déchiffrer les hiéroglyphes qui étaient jusque-là incompréhensibles.

La Pierre de Rosette se trouve actuellement à Londres.
L’Egypte espère la récupérer : 1,12 m (hauteur), 0,75 m (largeur) et 0,28 m (épaisseur)

Moralité de l’histoire…

L’universalisme à la française !

Au départ, l’intention de la République française a deux objectifs : contrecarrer l’hégémonie anglaise en Méditerranée et apporter ce qu’il y a de plus précieux dans les idées des Lumières. Mais, elle n’a pas pris le temps qu’il fallait pour expliquer le sens profond de la Déclaration des Droits de l’Homme, ni en France, ni à l’étranger.

Certes, la France se veut universaliste, mais sitôt installée dans un pays, elle impose son organisation administrative « à la française » sans tenir compte des habitudes, des coutumes locales, des traditions, de l’environnement, de la géographie et de ses langues. Elle place au pouvoir ses propres hommes venus de France. Puis, elle montre rapidement qu’elle n’est pas désintéressée. A cause de ses comportements, les peuples sont passés de l’espoir à la déception, de la méfiance au rejet. La diffusion des idées révolutionnaires est accompagnée la plupart du temps par une férocité d’autant plus incompréhensible qu’elle s’oppose aux idéaux humanistes que la République proclame.

Il y a ici une contradiction indéfendable.

Nous sommes très éloignés de l’universalisme

prêché par la République.

Additif  …

Voici la lettre dictée par le général Napoléon Bonaparte remise à l’armée le 28 juin 1798 (écrite le 22, soit le 4 messidor an VI, à bord du bateau « l’Orient »).

Je voulais la résumer, mais la voici en entier, ce qui vous permettra de comparer les « intentions » et la « réalité ».

Soldats !

Vous allez entreprendre une conquête dont les effets sur la civilisation et le commerce du monde sont incalculables. Vous porterez à l’Angleterre le coup le plus sûr et le plus sensible, en attendant que vous puissiez lui donner le coup de mort. Nous ferons quelques marches fatigantes ; nous livrerons plusieurs combats ; nous réussirons dans toutes nos entreprises ; les destins sont pour nous.

Les beys mameluks, qui favorisent exclusivement le commerce anglais, qui ont couvert d’avanies nos négociants et tyrannisent les malheureux habitants du Nil, quelques jours après notre arrivée n’existeront plus.

Les peuples avec lesquels nous allons vivre sont mahométans ; leur premier article de foi est celui-ci : « Il n’y a pas d’autre Dieu que Dieu, et Mahomet est son prophète ».

Ne les contredisez pas ; agissez avec eux comme nous avons agi avec les juifs, avec les Italiens ; ayez des égards pour leurs muftis et leurs imans, comme vous en avez eu pour les rabbins et les évêques. Ayez pour les cérémonies que prescrit le Coran, pour les mosquées, la même tolérance que vous avez eue pour les couvents, pour les synagogues, pour la religion de Moïse et de Jésus-Christ.

Les légions romaines protégeaient toutes les religions. Vous trouverez ici des usages différents de ceux de l’Europe : il faut vous y accoutumer. Les peuples chez qui nous allons, traitent les femmes différemment que nous ; mais, dans tous les pays, celui qui viole est un monstre. Le pillage n’enrichit qu’un petit nombre d’hommes ; il nous déshonore, il détruit nos ressources, il nous rend ennemis des peuples qu’il est de notre intérêt d’avoir pour amis.

La première ville que nous allons rencontrer a été bâtie par Alexandre. Nous trouverons à chaque pas des souvenirs dignes d’exciter l’émulation des Français.

BONAPARTE

Joan Villanove