Une session des Corts Catalanes bien remplie (1599)

Tour d’horizon.

En 1515, la Catalogne (avec le Roussillon) compte 63.000 focs (foyers), soit environ 315.000 habitants. En 1553, on approche les 390.000 et la population des plus grandes villes est estimée à : Barcelona 33.000 habitants, Perpinyà 8.000, Girona 6.600, Lleida 5.600, Tortosa 5.000, Tarragona 4.200, Valls 3.300, Vic 3.000, Reus 2.700. Le royaume de València compte 265.000 habitants et l’île de Mallorca 56.000 habitants, la ville de Palma 13.000. Les guerres et les épidémies avaient fait chuter les populations.

Depuis les Rois Catholiques, la péninsule ibérique compte trois royaumes. Le Portugal qui est indépendant. Restent le royaume de Castille et la Confédération Catalunya-Aragó-València (en rouge); 

Royaume de Castille et Confédération ont conservé leurs lois, mais il n’y a qu’un seul roi pour ces deux « entités ».

En 1599, Philippe III avait convoqué une assemblée des Corts Catalanes à Barcelona. Ce ne sera pas facile pour les rois d’Espagne qui gouvernent par autorité royale en Castille… alors qu’ils doivent s’adapter (pour ne pas dire supporter) les Corts Catalanes et le gouvernement de la Generalitat, toujours prêts à brandir une loi de leurs «  Constitucions de Catalanuya » mises en route dès 1214. Déjà, Charles Quint avait alerté son fils le nouveau roi Philippe II qui lui succédait :

« Je vous avertis qu’en ce qui concerne le gouvernement de Catalogne, il faut être très vigilant parce que vous pourriez vous trouver dans une situation surprenante, plus qu’en Castille et vous pourriez même tirer l’épée dans cette région… à cause des Constitutions ».

Aujourd’hui, cher lecteur, nous sommes capables de voyager dans le temps… alors…
…voulez-vous venir avec moi ?
Vous allez participer à la session des Corts Catalanes.

Nous voilà à Barcelona, en cette belle journée du 2 juin 1599. Nous passons près de la cathédrale. Déjà nous sommes dans le flot des députés qui se dirigent vers la Plaça del Rei. Une question vous brûle les lèvres :

«D’où viennent tous ces députés?»

Bonne question. Les députés des Corts sont issus de chacune des trois classes (els tres Braços) de la société catalane :

  • El Braç Eclesiàstic : il comprend les évêques, les abbés, les chanoines, les prieurs représentant les chapitres des cathédrales ; ce Braç est toujours présidé par l’archevêque de Tarragona (le bas clergé n’est pas représenté directement).
  • El Braç Militar : sur l’ensemble du « Pays Catalan », ce Braç compte un peu moins de huit cents hommes de la noblesse, âgés de plus de vingt ans ; ce Braç est toujours présidé par le duc de Cardona.
  • El Braç Reial : il est constitué par les bourgeois, les marchands, les banquiers, les navigateurs, les notaires,… qui sont élus dans une cinquantaine de villes royales ; ce Braç est toujours présidé par un Barcelonais.

Des dizaines et des dizaines d’hommes se pressent à l’entrée du Saló del Tinell.

Chacun attend son tour pour pénétrer dans la magnifique salle où vont se tenir les Corts Catalanes.

A l’entrée, vous reconnaissez, à leur tenue vestimentaire, les députés du clergé, ceux de la noblesse et ceux de la bourgeoisie. Je vous sens étonné par l’organisation ! Alors, approchez-vous et demandez à votre voisin : « Comment avez-vous été convoqué ? » Un député vous répond, tout en avançant pas à pas. Après son élection dans sa ville, sa seigneurie ou son évêché, chaque député a reçu une convocation « conforme » à sa condition sociale qui provenait directement des trois présidents du Braç Eclesiàstic, du Braç Militar et du Braç Reial. Eux-mêmes avaient reçu une convocation du secrétariat du roi :

  • L’archevêque de Tarragona, président du Braç Eclesiàstic, avait reçu la lettre royale rédigée en ces termes : « c’est pourquoi nous vous prions et avertissons que le 2 juin… ».
  • Le duc de Cardona, président du Braç Militar, lit sa convocation : « nous vous ordonnons d’être le 2 juin à Barcelona pour intervenir à la Cort… »
  • Les municipalités des villes royales reçoivent la lettre rédigée ainsi : « nous vous ordonnons, en vertu de notre autorité royale, de constituer parmi vous un syndic, ou un procureur qui, pour vous et en votre nom, intervienne en ladite Cort, le 2 juin… ». Merci, c’est clair.

Où sont nos députés del Rosselló i de Cerdanya ?

Levez-vous sur la pointe des pieds : là-bas, vous reconnaissez dans le groupe de la noblesse Joan de Vilanova de Perpinyà (seigneur de Molig) et les trois hommes du syndic de Perpinyà : Andreu Reart, Josep Blanc, Jeroni Corts. Puis, les députés des villes royales : Joan Antoni Gorcs de Vilafranca de Conflent, Antoni Palet de Tuïr, Joan Soler d’el Voló, Gaspar Pi de Cotlliure, Francesc Andreu de Salses, Joan Marís d’Argelers.

Tuïr, magnifique et fière ville royale

Que fait-on lors de la première journée ?

« Et, pourquoi l’entrée dans le Saló del Tinell est-elle si lente ? » On vérifie que tous les députés catalans inscrits sont bien présents et on contrôle l’identité de chacun. Cela prend du temps, car ils sont 488 élus. Et oui, c’est une belle assemblée. Ils arrivent de leur cathédrale, de leur église ou de leur château, demeure seigneuriale ou des villes royales ; précisons qu’il y a une trentaine de villes royales représentées : Perpinyà, Argelers, Vilafranca, Tuïr, El Voló, Cotlliure, Salses, et aussi Barcelona, Girona, Tarragona, Tortosa, Vic, Cervera, Manresa, Vilafranca del Penedès, Puigcerdà, Valls d’Andorra, Llívia, Berga, Granollers, Mataró, Camprodon, Besalú, Pals, Torroella de Montgrí, Figueres, etc. Vous remarquez que toutes ces villes envoient un syndic, c’est-à-dire un député. Sauf Barcelona, Lleida, Girona et Tortosa qui ont droit à deux ; pour Perpinyà, c’est trois. Notez bien que chaque cité n’a qu’un seul vote.

Enfin, ça y est: la vérification est terminée, ils sont tous présents.

Les Corts commencent.

Le rituel est solennel, plein de dignité, parfaitement organisé. D’abord, nous suivons discrètement les députés qui assistent à la messe de l’Esprit Saint, dans la chapelle voisine. Puis, ils sont appelés « a toc de campana », au son de la cloche, nous entrons avec eux dans le Saló del Tinell ; chacun prend une place assise, selon sa classe. Maintenant les trois Braços sont installés. Vous demandez à votre voisin : « qu’est-ce que l’on attend pour commencer ? » Avant qu’il n’ait eu le temps de vous répondre, trois trompettes résonnent et annoncent l’arrivée du souverain.

Une chose vous surprend au premier coup d’oeil : son visage d’adolescent ; c’est un jeune homme petit, plutôt gros pour ses vingt ans, il paraît assez apathique. Son chambellan lui offre son épée royale nue et en s’asseyant, le souverain la pose à droite du trône : elle va demeurer là, durant toute la session des Corts Catalanes.

Philippe III, roi d’Espagne, il est vêtu de tous ses emblèmes royaux et s’avance dans l’allée, tout près de vous, peut-être en tendant votre bras vous pourriez le toucher.

Le roi fait un tour d’horizon de l’assemblée : à sa gauche le Braç Militar, en face le Braç Reial, là il croise votre regard, et sur sa droite il fait un signe de tête au Braç Eclesiàstic. Au pied du trône, l’huissier d’armes sur un banc ; autour du souverain, ce sont ses conseillers. Le spectacle est magnifique, unique ; ce sont là des images inoubliables.

La politique de la cité? C’est sacré!

Et voilà que les députés de chacun des trois Braços se lèvent à tour de rôle pour la lecture du serment ; tendez l’oreille et notez ; chaque député jure « de donner bon et loyal conseil, en âme et conscience, dans l’intérêt du bien public, sur toutes les questions qui lui seraient soumises ; de garder le secret sur tout ce qui lui serait dit sous le secret, de ne révéler à personne rien de ce qui serait dit dans la Cort et qui pourrait être préjudiciable à la Cort ; de ne rien révéler de ce que la Cort traiterait en secret… sauf à certains des membres des autres Braços, qui auraient le droit de la connaître… mais après qu’ils auraient prêté serment de ne pas le répéter ».

Enfin, le moment tant attendu, quelle va être la « proposició » ? « C’est-à-dire le message du roi ? » Philippe III fait lire, en catalan, sa proposition de politique générale ; chacun connaît enfin ses intentions. Puis, c’est l’archevêque de Tarragona, debout, qui lui adresse, en catalan, quelques mots de bienvenue et de dévouement.

Chers députés… « teniu feina » Au travail ! Vous avez remarqué probablement que chaque député porte sous son bras, un «dossier» : ce sont les réclamations et les propositions préparées par les syndics des villes, par les ecclésiastiques et par les nobles. Ainsi chaque député les exposera lors de l’assemblée générale ou en commissions particulières. A titre d’exemple, Andreu Reart de Perpinyà se retrouve dans une commission de travail avec l’abbé Julià de Navel de Barcelona, et l’abbé Rafael Campmany de Girona. Je vous vois sursauter quand vous entendez les députés remettre une protestation au roi ; ils lui font remarquer que depuis 1585 les Corts Catalanes n’ont pas été réunies, « estada tant llarga », soit quatorze ans (et non tous les trois ans comme le précisent les Constitucions de Catalunya). Lors des Corts, il existe plusieurs types de débats : discussions sur la politique générale et propositions de caractère particulier.

Ecoutons les discours de la politique générale.

- La résolution de la première affaire va vous étonner. Effectivement, les députés du Braç Reial (des villes), se montrent déterminés : ils engagent une action serrée contre les droits seigneuriaux. « Pour quelles raisons en sommes-nous là ? », clame le rapporteur. Aux Corts de 1542, le Braç de la Noblesse et le Braç du Clergé, avec l’alliance confidentielle du roi, avaient obtenu une pragmatique royale qui autorisait ces deux Braços à ajouter un impôt. Aux Corts de Montsó, en 1553, sans l’accord du Braç Reial, laissé dans l’ignorance, la Noblesse et le Clergé avaient converti la pragmatique (loi provisoire) en Capítol de Cort (loi définitive). Tout ceci, est illégal et contraire aux Constitucions de Catalunya ! Et, le député conclut son discours en disant « i per ço són nul.los e invalidos y deuen ésser llevats y borrats del dit volum de Constitucions », elles sont nulles et invalides et doivent être effacées du livre des Constitutions. Bref, ce « Capítol de Cort » se trouve ainsi annulé.

- D’autres points d’ordre général sont soulevés. A l’unanimité, tous les députés demandent que l’on ne puisse pas changer les règlements de l’Inquisition sans l’approbation de chacun des trois Braços. Puis, pour aider les Roussillonnais attaqués régulièrement par les Français, les nombreux villages du Camp de Tarragona s’engagent à maintenir et à payer deux compagnies de soldats (près de cinq cents hommes) « aiudar al socorro de Perpinyà y repulsió de francesos ».

- Puis, on pense aux Catalans de la côte. On va préparer des galères (bateaux armés) « pour lutter contre les corsaires d’Afrique du Nord ». En fait, ils font la traite des prisonniers blancs, vendus sur des marchés. Pour les Catalans de l’intérieur, du côté de Lleida, on enverra des troupes pour en finir avec le bandolerisme (bandes de brigands).

- Autre sujet intéressant : el negoci català. On demande la protection du roi. Un député égrène la liste des exportations ; c’est impressionnant : fruits, céréales, huiles, vins, poissons frais et salés, chapeaux, verres, fer, meules de moulin, faïences, produits finis de cuir (sacs, étuis, chaussures) et bien sûr la spécialité du pays catalan, les draps. Ainsi, le roi apprend que Palerme, en Sicile, est le premier Consulat de Mar pour les Catalans ; il y a dans la ville trente maisons catalanes de commerce import-export où résident quelques trois cent cinquante Catalans.

Chaque drapeau représente un Consolat d’Ultramar (comptoir commercial)

Ah ! Maintenant nos députés du Rosselló ont la parole. Ils demandent d’améliorer les fortifications de Salses, du Palais des Rois de Mallorca, de Taltahull (Tautavel), de Val de Querol. Puis, c’est le député Joan Antoni Gorcs qui a besoin d’une aide pour réparer la muraille de Vinçà, démolie lors d’une attaque des protestants : « il faudrait lever un impôt supplémentaire mais provisoire ; il faudrait un autre marché, une nouvelle foire… »

Francesc Andreu décrit la situation délicate

du fort de Salses à cause des Français.

Puis, on évoque la cité d’Illa del Riberal, qui elle aussi, a souffert d’une offensive de l’armée française ; le député annonce que la ville fera les réparations et demande en contrepartie l’exonération pendant vingt ans d’un impôt particulier.

- Après la défense de la Terre, les députés abordent d’autres sujets. Les bourgeois, particulièrement méritants, peuvent bénéficier de certains avantages : ce sont les Bourgeois Honorés ; suite à la demande des députés de Perpinyà, les Burgesos Honrats de Perpinyà auront désormais les mêmes privilèges que ceux de Barcelona « que els equiparava als ciutadans de Barcelona ». On accorde également des mesures protectionnistes aux confréries : peintres, merciers, cordonniers, tanneurs, tisserands, etc. Andreu Reart annonce que l’on prépare le déplacement de l’évêché d’Elna à la ville de Perpinyà. Enfin, Joan de Vilanova et Andreu Reart demandent des compensations pour les maisons démolies à Perpinyà lors de la construction des fortifications. Voilà les principaux points réglés en ce qui concerne les demandes del Rosselló. Et maintenant, le moment crucial de la Cort approche.

Election des députés qui vont diriger le Gouvernement de la Generalitat.

C’est le 22 juillet. Les députés vont élire les trois députés pour les trois ans à venir, de 1599-1602. Voilà le résultat du scrutin :

Jaume Cordelles, chanoine de Barcelona, est élu Président (il est le quatre-vingt-unièmes président depuis 1359). Il sera secondé par deux autres députés : Joan de Vilanova, de la noblesse, seigneur de Molig, domicilié à Perpinyà, et Andreu Reart, bourgeois de Perpinyà.

Premier étage style gothique du Palais de la Generalitat à Barcelona.
On termine les derniers détails de la nouvelle façade (1597)

Puis, je sens que l’émotion vous gagne, car vous sentez bien que c’est la fin de la session et de notre voyage.

Notre dernière journée…

Le roi a envoyé un courrier pour indiquer le jour et l’heure de la dernière réunion des Corts. Et chacun retrouve le banc qu’il avait lors de l’ouverture. On procède à l’appel, car quiconque est absent, ne perçoit, ce jour-là, aucune rémunération. Je vous vois toujours autant impressionné par le retour du roi, entouré des grands dignitaires de la couronne et des officiers de la cour ; il prend place sur le trône. Les présidents des Trois Braços, suivis d’une délégation, s’avancent au pied du trône.

Dans un silence recueilli, Pere Benet i Soler, docteur en médecine, Conseller en Cap de Barcelona, en tant que Président du Braç Reial, lit le rapport des débats devant le roi Philippe III et tous les députés. Puis, le Président du Braç Eclesiàstic élève le registre des lois anciennes complétées par les nouvelles lois discutées et votées durant cette session ; sa voix témoigne d’une sincère gravité, quand il prononce ces mots :

« Nous présentons à votre majesté, de la part de la Cort, les constitutions, les chapitres des Corts et les autres actes de la présente session de la Cort ; la Cort supplie votre majesté de les jurer, comme vos prédécesseurs ont juré, comme votre majesté est dans l’usage de le faire ».

Les nouvelles lois vont s’ajouter aux Constitutions anciennes.

Alors, le roi descend de son trône et se dirige, sur sa gauche, vers une table recouverte d’un riche tapis rouge, où sont posés un missel ouvert et une relique de la Vraie Croix. Comme tous les députés, vous retenez votre souffle, lorsque le roi s’agenouille, sa main posée sur le missel ; d’une voix faible et lointaine, Philippe III prononce la formule du serment et il baise discrètement la relique.

Dès lors, chacun ayant repris sa place, le président du Braç Eclesiàstic, accompagné des deux autres présidents, remet au roi l’acte qui indique le montant du Donatiu, (les dons et les offrandes), accordé pour les dépenses de ses territoires ; chacun peut entendre le montant : 1.100.000 livres. Votre voisin vous souffle à l’oreille, que c’est le double des Corts de 1585 ! Le roi remercie la Cort pour sa générosité. Puis le « protonaire » (chancelier), d’une voix puissante, s’écrie : « Sa Magestat dóna llicència a la Cort per a que s’en tornin a ses cases ». (Sa majesté permet aux députés de revenir dans leurs maisons).

Enfin, chaque député, de chacun des trois Braços, vient prendre congé du roi en lui baisant la main ou en faisant une « abraçada ».

La session est close, la Cort dissoute. Ainsi, ce 8 juillet 1599, c’est la fin des Corts Catalanes : elle a duré un mois et six jours.

Et, c’est le retour.

Pour chacun, il est temps de rejoindre sa ville, son évêché, son église, son château et de faire le compte rendu, c’est-à-dire sur les solutions obtenues. De notre côté, nous pouvons dire que nos députés du Roussillon ont démontré que la vie est très dure et dangereuse à cause du royaume de France. Sur les trois députés qui vont diriger la Generalitat durant les trois années à venir, deux sont originaires du Roussillon. Pour eux, c’est un jour de grand bonheur. Ils s’installent dans le Palais de la Generalitat. Nous voilà de retour, notre voyage au sein des Corts Catalanes est terminé.

PS – Je vous rappelle que ces institutions – les Corts Catalanes et le gouvernement de la Generalitat – ont été supprimées : en Roussillon par Louis XIV en 1659 et en Catalogne par son petit-fils roi d’Espagne Philippe V en 1714. Les souverains vont gouverner avec des Ordonnances.

Joan Villanove 

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