Dalí et Franco

L’Indépendant du 24 août 2020 a consacré une double page à Salvador Dalí avec comme titre :

« Dali et Perpignan : un rendez-vous manqué ».

Et l’introduction pose bien le problème : « Le 27 août 1965, Salvador Dali baptisait la gare de Perpignan, Centre du Monde. Depuis, la ville n’a jamais vraiment surfé sur l’œuvre ou le personnage… Un rendez-vous manqué ? »

Voyage triomphal de Salvador Dalí et de Gala
à Perpignan le 27 août 1965.

Je vous propose quelques compléments sur les arguments développés dans le quotidien.

Dalí et Franco

Dans l’article, un journaliste s’inquiétait des rapports que Dalí aurait entretenus avec le dictateur :

«Dali ne s’est jamais opposé à Franco».

Penchons-nous sur ses mémoires publiées dans son livre « La vie secrète de Salvador Dali » (adaptation française de Michel Déon) publié par « La Table Ronde » en 1952. Le premier chapitre commence fort : « Suis-je un génie ? ». Et ses dernières lignes à la page 308 : « Le Ciel ne se trouve ni en haut, ni en bas, ni à droite, ni à gauche, le Ciel se trouve exactement au centre de la poitrine de l’homme qui a la foi. » Il cite Karl Marx qui avait écrit que « la religion est l’opium du peuple. » Mais [ajoute Dalí] l’Histoire allait vite démontrer que le matérialisme en serait le poison de la haine le plus concentré, dont les peuples finiraient par mourir, étouffés dans les métros sordides, puants et bombardés de la vie moderne ».

Il liste son combat du « contre » et du « pour ». Quelques exemples. CONTRE : « la simplicité, l’uniformité, l’égalitarisme, le collectif, la politique, l’abstraction, Michel-Ange, la révolution, la philosophie, le scepticisme, etc. » Il est POUR : « la complexité, la diversité, la hiérarchie, l’individuel, le rêve, le concret, la maturité, la tradition, Raphaël, la Renaissance, la foi, moi-même, etc. » Et il ajoute : « Notre temps crève de scepticisme moral et de néant spirituel. La paresse de l’imagination, en se confiant au pseudo-progrès mécanique de l’après-guerre, a ravalé l’esprit, elle l’a désarmé et déshonoré. »

A partir de là, Dalí il se dresse clairement contre le communisme. Qui s’oppose également au communisme ? Franco ! Et il n’était pas le seul. Ce fut le choix « forcé » du monde occidental qui supporta Franco parce qu’il s’était élevé contre le marxisme. Il s’ensuivit que, après plusieurs refus, l’Espagne est accueillie au sein de l’ONU en 1950. Pour le dictateur, c’est une immense victoire personnelle. C’est la fin du rationnement. Ainsi, les Etats-Unis ont pu installer des bases militaires en Espagne : aviation, marine (avec sous-marin nucléaires). Certes le camp occidental tolérait Franco, mais on dit que c’était un « mal nécessaire ».

Eisenhower et Franco en 1959

Ce jour là, Franco exulte, il se voit l’égal des hommes qui dirigent le monde. Pour lui, l’Espagne est devenu un « grand pays », comme les Etats-Unis, la Grande-Bretagne, l’Allemagne, la France et comme la Russie qu’il déteste ouvertement. Dalí avait fait son premier voyage à New-York en 1934. Il s’installe aux Etats-Unis de 1939 à 1948. En 1961, il pense déjà à créer un Théâtre-Musée à Figueres ; les premiers travaux débutent en 1970. Entre temps, en 1964, il a reçu la Grande Croix d’Isabelle la Catholique, distinction accordée par Franco ; deux ans plus tard, il assure que Franco est « l’homme clairvoyant qui a imposé la vérité, la lumière et l’ordre dans le pays, dans un moment de grande confusion et d’anarchie dans le monde »… Bien après des vicissitudes, il fut inauguré en 1974.

Si Salvador Dalí s’était « opposé à Franco » y aurait-il un musée à Figueres ?
Dalí communiste ? Non. Dalí franquiste ? Peut-être…
« Picasso est communiste ! Moi non plus ! » avait-il clamé.
Dalí dalinien ? Oui, oui et oui !
Et il ajoute : « Heureux celui par qui le scandale arrive. » 

Dalí et les Catalans

Selon le journaliste de l’Indépendant, Dalí ne s’est jamais opposé à Franco « ne revendiquant pas plus d’espace à la langue et à la culture catalanes ». Dans ses mémoires, Salvador Dalí dévoile que sa grand-mère, âgée de 90 ans, une heure avant sa mort s’écria « mon petit-fils deviendra le plus grand peintre catalan ». Et il poursuit : « je suis un paysan catalan, accordé à l’âme de son pays. Il ne m’est jamais arrivé de ne pas retrouver, au bout d’un séjour d’un mois, la force tellurique qui me rendait capable de résister à toutes les tempêtes et à toutes les épreuves, dur comme un roc ».

« La famille catalane est paranoïaque, c’est-à-dire démentielle et systématique à la fois, et la réalité s’accommode finalement aux exigences de cette volonté conditionnée par une folie dirigée. Rien ne peut s’opposer à vos désirs et la réalité n’est là que pour les exaucer. La magie jaillit spontanément de notre foi, de notre profonde harmonie avec les forces de l’inconnu de l’Esprit et de la Nature. L’univers paranoïaque des Catalans est d’une diversité inouïe. Transformer sa propre faiblesse en une force, transcender l’absurde, il n’y a pas pour le Catalan joie plus noble. Chacun est un héros qui défend son honneur de rêver les yeux ouverts. Je connais et utilise toutes les méthodes afin de rendre mon génie plus grand encore, afin de semer, sans discontinuer, sur tous les champs de la terre les grains de diamant de la folie. Je suis un magicien de connaissance démentielle et un sage dont les secrets appartiennent aux trésors de l’humanité. Mais pour être Dalí, il faut d’abord être Catalan, cela veut dire être armé pour la folie, la paranoïa et vivre au milieu d’elles tout à fait naturellement… »

« Chaque Catalan est un chef d’orchestre capable de saisir des forces secrètes et de les diriger.»

Le plus modeste d’entre nous est sûr de sa puissance paranoïaque

Dalí et Perpignan

Un acteur culturel de Perpignan annonce dans l’article : «Hormis le tableau de la gare, Dali n’a rien peint à Perpignan». Pourtant, quel immense cadeau qu’il nous fait quand il s’est écrié:

« La gare de Perpignan est le centre du monde ! »

Comment cette pure vérité lui est apparue ?

Lisons ses confidences :

« J’ai fait lentement et plusieurs fois le tour de la gare en taxi, en observant la gare comme si elle était un monument ésotérique. Le soleil couchant flamboyait et ses rayons enflammaient les façades, surtout la grande fenêtre du milieu. J’ai découvert autour de la gare une aura formant un cercle complet : les fils de courant électriques des tramways. Soudain, tout apparut avec la clarté de l’éclair : devant moi se trouvait le Centre de l’Univers. J’ai appris en 1966, que c’était à Perpignan que l’on avait calculé et établi la mesure de la terre : le mètre. En effet, c’est sur le tronçon de route absolument droite, sur 12 km de long, au nord de Perpignan que Méchain a défini, en 1796, les bases du calcul trigonométrique grâce auquel il a été possible de définir le mètre. »

Selon un acteur culturel perpignanais….

Dali n’a rien peint à Perpignan… 

Il a fait mieux que cela !

La gare de Perpignan – 1965 (270 cm x 406 cm).
Cette toile se trouve actuellement au musée Luwig de Cologne (Allemagne)

Mais, que se passait-il ailleurs?

Dès le début de la guerre, les armées allemandes contournent l’imprenable « ligne Maginot » et occupent rapidement une partie de la France. Le tiers sud, appelé zone libre, est aux mains de Pétain ; son gouvernement s’installe en juin 1940 à Vichy ; son credo ? Dictature, collaboration avec les Allemands et politique anti-juive. C’est Bousquet, haut fonctionnaire de Pétain, qui négocie avec le chef de la police allemande les modalités de l’arrestation des juifs résidant en France. Pour résumer, disons que la police française arrêtera les juifs étrangers, les Allemands arrêteront les juifs français. Bousquet s’engage auprès des Allemands à fournir 10.000 juifs de la zone libre. C’est l’effroyable Rafle du Vel d’Hiv du 16 et 17 juillet 1942 : plus de 13.000 personnes juives, dont un tiers d’enfants, sont arrêtées et emprisonnées dans le Vélodrome à Paris dans des conditions de salubrité inhumaines. La plupart seront conduites à Auschwitz : seule une centaine survivra à la déportation. Aujourd’hui une stèle apposée en 1995 par Jacques Chirac rappelle cette date peu digne de la France.

Plus de 13.000 juifs entassés au Vil d’Hiv en 1942

Pour récompenser ses plus fidèles et zélés collaborateurs, Pétain avait imaginé de les honorer par une médaille : la Francisque. La médaille l’Ordre de la Francisque rappelle la hache à double tranchant des féroces guerriers francs. C’est donc en toute connaissance du régime que le jeune François Mitterrand, 26 ans à l’époque, demande à être décoré ; il collaborait à la revue « France, revue de l’Etat Nouveau », revue à la solde du parti unique : celui de Pétain ; voici le titre du numéro 5 publié en 1942 : « Si la France ne veut pas mourir dans cette boue-là, il faut que les derniers Français dignes de ce nom déclarent une guerre sans merci à tous ceux qui, à l’intérieur comme à l’extérieur, se préparent à lui ouvrir les écluses : juifs, francs maçons, communistes… » Dans une lettre, François Mitterrand fait l’éloge du SOL, c’est-à-dire le Service d’Ordre Légionnaire, qui est chargé de pourchasser les ennemis du régime pétainiste.

Mais, pour obtenir la décoration, il faut être parrainé par deux personnes d’extrême droite du mouvement de la Cagoule ; le candidat devait « présenter des garanties morales incontestées et remplir deux des conditions ci-après : avant la guerre, avoir pratiqué une action politique nationale et sociale, et conforme aux principes de la Révolution Nationale ; manifester depuis la guerre un attachement actif à l’œuvre et à la personne du maréchal ; avoir de brillants états de services militaires ou civiques ». Le jury comptait 12 membres nommés par Pétain. C’est ainsi que le jeune François Mitterrand fait la demande par écrit :

 

« Je fais don de ma personne au maréchal Pétain, comme il a fait don de la sienne à la France. Je m’engage à servir ses disciples et à rester fidèle à sa personne et à son œuvre. »

 

 

 

En mars 1943, il reçoit sa médaille numéro 2202. Pétain a ainsi distribué 2626 francisques. François Mitterrand ne pouvait ignorer la Rafle du Vel d’Hiv qui avait eu lieu un an auparavant.

 

L’après-guerre…

Evidemment, ces faits seront mis sous silence. Et même quand des journalistes d’investigation ont dévoilé l’implication de Mitterrand, on rappela que peu de temps après il était entré en résistance. Il est vrai qu’à ce moment-là l’issue de la guerre ne faisait plus de doute. Ouf ! L’honneur est sauf.

Mais, la paix revenue, Mitterrand est embauché par Eugène Schueller, patron de L’Oréal, le financier de la Cagoule ; il fut rédacteur en chef du magazine « Votre beauté ».

En 1954, le premier ministre Pierre Mendès France nomme Mitterrand ministre de l’Intérieur qui choisit Jean-Paul Martin, pourtant exclu de la fonction publique à la Libération, comme directeur adjoint de cabinet. Il sera même fait officier de la Légion d’honneur et commandeur de l’ordre national du mérite. Qui est Jean-Paul Martin ? Il était un haut fonctionnaire de Vichy. En septembre 1942, Jean-Paul Martin avait distribué aux Allemands de « vraies-fausses » cartes d’identité française pour qu’ils puissent infiltrer les réseaux des résistants ; ainsi ils pouvaient et « débusquer les émetteurs radio clandestins qui transmettent régulièrement des messages vers Londres ». Directeur de cabinet de Bousquet, Jean-Paul Martin participe à la déportation des juifs étrangers au printemps et à l’été 1942, puis aux arrestations de juifs français, en zone occupée et en zone libre, au cours des années 1942-1943. Dès qu’on se pencha sur les anciens pétainistes, les avocats constatèrent que son dossier avait « été égaré au cours de ces dernières années ».

François Mitterrand va aussi recruter Jacques Saunier et le nomme sous-préfet hors classe ; qui est-il ? Il avait été appelé par René Bousquet en 1942 à la sous-direction des Renseignements généraux. Ce collaborateur flirte avec les Brigades spéciales, responsables en 1943 de plus de 1.500 arrestations au sein de la résistance juive et communiste. Or, en 1981, dès qu’il fut élu Président de la République, des journalistes et des avocats suivirent attentivement les nominations des personnalités qui graviteraient autour de Mitterrand. L’historien Serge Klarsfeld, président des « Fils et Filles des déportés juifs de France », précise que l’amitié de François Mitterrand avec Bousquet, le responsable français de la rafle du Vel d’Hiv a duré plusieurs décennies. Mitterrand a fait en sorte de retarder une procédure judiciaire lancée par Klarsfeld à l’égard de Bousquet. Bousquet sera finalement condamné en France pour crimes contre l’humanité en 1991.

Dans cette liste des proches collaborateurs du futur président de la République, citons encore Yves Cazeaux et Pierre Saury. Ce Pierre Saury (originaire de Serdinya), avait été nommé commissaire par René Bousquet ; c’est-à-dire intendant de police (l’équivalent du préfet) fin 1943 à Lyon. Révoqué de la fonction publique à la Libération, il est pourtant récupéré par François Mitterrand devenu ministre. Mitterrand en fait même son suppléant comme député dans la Nièvre en 1967. Selon l’avocat François Gerber « le recours à l’équipe Bousquet, dans les années 1950, reste un affront pour la démocratie renaissante, une injure à la mémoire des déportés et des résistants, un pied de nez aux gaullistes. Pour quelle raison profonde François Mitterrand s’embarrasse-t-il de ces individus ? François Mitterrand avait-il des convictions ? » Et Gerber ajoute : « François Mitterrand aurait pu choisir Jean Moulin pour modèle, il a préféré René Bousquet ».

Ils ont fait carrière…

On pourrait multiplier les exemples. En Roussillon, nous avons le même parcours avec un certain Milhaud ; il est un Représentant en Mission nommé par Paris et il a pleins pouvoirs. Dès qu’il pose le pied à Perpignan, il organise le Tribunal Militaire qui juge sans possibilité d’appel ; entre janvier et mai 1794, il condamne à la guillotine, 58 personnes (en majorité elles soutiennent les « Catalans du sud ») : « nous ne saurions nous apitoyer sur le sort de ces monstres qui ont tenté de trahir leur patrie ». Il écrit à Paris : « il est de la plus grande urgence que vous nous envoyez une centaine de bons jacobins pour évangéliser le département… » Vous vous dites : « voilà un homme de convictions ! » Voyons cela. Il se rallie à Napoléon qui le nomme général de brigade, puis général de division en 1806 ; après l’abdication de l’empereur, il se rallie à Louis XVIII… Pour les Cent jours (c’est-à-dire le retour de Napoléon), il se replace de son côté. Après Waterloo, il se rallie à nouveau à Louis XVIII, puis au roi Louis-Philippe I° en 1830. Faut-il conserver son nom gravé sur l’Arc de Triomphe ? Qui était-il ? Un révolutionnaire ou un royaliste ? Il était marié à une Perpignanaise Marie-Anna Lignères ; à sa mort le registre d’état civil mentionne : « elle était l’épouse de monsieur le comte de Milhaud, lieutenant général à la retraite ». Bien joué citoyen jacobin !

 Franco et de Gaulle.

Un autre chef d’Etat, largement honoré dans le moindre village de la France,
avait rencontré Franco.

C’est le 8 juin 1970, à Madrid que Francisco Franco, 77 ans, reçoit Charles de Gaulle, 79 ans. L’un est au pouvoir depuis trente et un ans, l’autre ne l’est plus depuis un an. Franco, l’allié des nazis ; de Gaulle, symbole de la Résistance. Tout semble les opposer, pourtant ils se rencontrent à la demande du Général qui a fait le long déplacement. Pour l’instant, nous ne savons rien de leur conversation.

Un homme sincère… ça existe !

Nous devons tirer notre chapeau à Lluís Collet qui chaque année commémore en gare de Perpignan la rencontre de Dalí avec le Centre du Monde !

Dalí et Mitterrand ?

Si nous partons du principe que Pétain et Franco, c’est blanc bonnet et bonnet blanc, notre artiste catalan fait pâle figure à côté des arrangements de Mitterrand dont rues, avenues, boulevards et autres bâtiments portent fièrement son nom. A ce propos, en 2005, à Perpignan, un lycée avait obtenu de nouvelles attributions; la direction pensa qu’il serait possible de changer son nom. Alors, des professeurs proposèrent «Salvador Dalí»… Aussitôt, certains brandirent la menace de son passé sulfureux franquiste et l’affaire en resta là.

Moralité

Alors? Dali et Franco? Comparé à ce que nous venons de lire, le fait que « Dali ne se soit pas opposé à Franco », n’est qu’une simple anecdote. Si Dali s’était opposé à Franco, cela n’aurait en rien changé le cours de l’histoire; son attitude ambigüe lui a permis d’obtenir l’autorisation de créer son Musée à Figueres. Suivant l’expression populaire, le jeu en valait la chandelle.

Nous devons donc nous réjouir que l’Indépendant ait lancé le débat : «Que faire de l’héritage de Dalí? » Mais ce n’est pas la première fois que nous manquons de persévérance. Le Grand Hôtel de Font-Romeu construit en 1910 a accueilli pendant des dizaines d’années les grands familles, c’est-à-dire celles qui sont capables de lancer une région: les familles royales de la cour d’Espagne, la princesse Anne de France, le ministre André Tardieu, l’ancien président de la République Léon Blum, le Maharadjah Singh, le prince de Monaco Albert I°, le peintre Joan Miró, Charles Trenet, Pablo Picasso, Salvador Dalí, l’actrice Jacqueline Maillan, la chanteuse d’Opéra Mady Mesplé, etc. Nous pourrions dresser une liste sur toutes les personnalités qui ont vécu à Céret, Collioure, Vernet les Bains, Perpignan…. Est-ce que nous avons su en garder une seule? Ou simplement profiter de leur réputation? Comme a su faire Pézenas avec l’itinérant Molière?

Souhaitons une meilleure réussite sur un projet

concernant notre génial catalan : Salvador Dalí.

 Joan Villanove

 

What do you want to do ?

New mail