Perpinyà, Salses, Vilafranca i Cotlliure

Avant de commencer, je vous pose une question simple…

Imaginons. Vous habitez une nouvelle rue. La municipalité lance une enquête et souhaite connaître votre opinion par ce questionnaire anodin:

« Choisissez la profession de la personne (homme ou femme) qui donnera son nom à la rue que vous habitez : un artiste, un entrepreneur, un militaire, un politique, un religieux, un scientifique. »

Réponse difficile?  Ça y est? Vous avez noté? « Sur les six, j’ai choisi un…»

1 – Avons-nous honoré suffisamment les Rois de Majorque?

Les trois rois de Majorque, qui ont parsemé le Roussillon et la Cerdagne de monuments encore en place aujourd’hui, semblent être tombés dans l’oubli. Ci-dessous une liste (que j’aurais pu allonger) des constructions la plupart du temps décidées par les rois, ou alors autorisées par eux. Je vous rappelle le nom des trois Rois du Royaume de Majorque (1276-1344) : Jaume II, Sanç I°, Jaume III (Jacques II, Sanche I°, Jacques III). Qu’ils soient ici remerciés…

Cloitres

Cloitre-cimetière du monumental « Campo Santo » (Perpignan). Monestir del Camp (1307). Cloitre d’Arles de Tec (fin de la construction).

Eglises

Eglise Saint Jean (devenue Cathédrale St Jean). Eglise de la Real (Perpignan). Agrandissement de l’église Saint Jacques (Perpignan). Reconstruction et agrandissement de «l’église-couvent-salle capitulaire» des Dominicains (Perpignan). Eglise et cloitre des Franciscains (Villefranche de Conflent, entièrement rasé par Vauban).  Eglise des Carmes (Perpignan, son cloitre considéré comme le plus beau du Roussillon a été vendu). Clocher et église Nostra Senyora del Prat (Argeles), etc.

Couvents

Les Dominicains  (Collioure, église en partie détruite, transformée en cave à vin). Les Franciscains (Puigcerdà). Couvent Saint François (Perpignan, détruit en partie par Louis XIV ; aujourd’hui, il ne reste que la chapelle Santa Maria dels Angels, rue Foch), etc.

Châteaux, maisons fortifiées et tours de guet.

Château Royal (c’est le « Palais des Rois de Majorque » Perpignan). Arles. Batère. Bellagardia (sous le fort Vauban). Caixas. Casafabra. Collioure, (tour Biarra et agrandissement du château royal et Musart). Coustouges. Força Real (Millas). Lles. Argeles (Tour la Massane qui remplace la tour Perabona).Tour de Goa. Tour de Tautavel. Millas (château St Martin). Sorède. Elne (château). Campoussy. Opoul (Perillos). Pontella. Prats de Mollo. Railleu. Reynés. Saint Estève. St Feliu d’Avall. Millas. Sansa. Sauto. Thuir (la Cellera). Vernet. Vives. Le Boulou (la Cellera).

Quelques monuments civils.

Bâtiment actuel de la mairie de Perpignan. Pont de Céret.

«Celui qui ne se souvient pas du passé

est condamné à le reproduire»

George Santayana (1863-1952)

Écrivain et philosophe américano-hispanique

2 – Qui était Vauban?

Les quotidiens, les hebdomadaires et les mensuels évoquent souvent Vauban. L’un d’eux publiait récemment : «Sur les traces du bâtisseur Vauban».

D’abord quelle définition peut-on donner au mot «bâtisseur»? On peut bâtir des monuments «guerriers» comme des châteaux, des murailles, des casernes ou des monuments «pacifistes» comme des ponts, des hôpitaux, des écoles. Bref, militaire ou bienfaiteur? Ainsi, selon mon point de vue, Vauban s’inscrit dans la catégorie des bâtisseurs militaires.

Remettons Vauban en Roussillon, dans le contexte de l’époque. Peu après la signature du traité des Pyrénées en 1659, Louis XIV grignota les articles. Rappel des violations du traité des Pyrénées.

Imposition de la gabelle (1661). Nomination d’évêques non catalans (1673). Incorporation du diocèse de Perpignan à l’archevêché de Narbonne (1678). Obligation de connaître le français pour exercer une profession libérale (1682). Interdiction de la langue catalane dans la justice et les actes notariés (1700). Introduction du papier timbré (1712).

Et c’est la révolte des Angelets, avec Josep de la Trinxeria, surtout actifs en Vallespir, qui provoqua la déroute, pendant quelque temps, des armées de Louis XIV. Mais, quand les « révoltés » étaient pris par l’armée française, ils étaient torturés, écartelés et décapités. Leur tête était placée dans une cage de fer qui était suspendue à l’entrée des trois villes : Perpignan, Villefranche et Salses. Les parents des Angelets étaient blâmés ou même condamnés jusqu’au quatrième degré de parenté.

A Villefranche. Francesc Soler, consul de Villefranche, (c’est-à-dire le maire élu) aurait dû subir 24 tourments, mais au quatrième, évanoui, impossible à ranimer, il fut mené au bourreau. Puis Carles de Llar ; nous avons le texte intégral du long interrogatoire en catalan, retranscrit pendant les tortures… c’est-à-dire les questions posées et les réponses haletantes du supplicié ; texte que la décence ne nous permet pas de reproduire tant il est insupportable. Au total, ce sont trois têtes qui furent exposées, chacune dans une cage suspendue au-dessus de la porte d’entrée de Villefranche.

A Salses. Apprenant que la révolte avait été découverte, Gelsen, le responsable de Salses, préféra le suicide. La justice royale française le poursuivit encore ; elle «…  ordonne que le nom de Gelsen soit effacé des livres et écritures publiques et toute sa postérité notée d’infamie. Elle déclare aussi que les biens du dit Gelsen soient confisqués…» Ceci fut publié au son de la trompette dans Perpignan et d’autres villages le 21 juin 1674.

Puis, citons d’autres exécutions après tortures suivant la même méthode: Marie Guitard de Palalda, Alexis Cellas cordonnier à Saint Marsal, Jacques Arnaudiès de Montalba, Anton Rivet et Joan Bigorre de Py, etc.

En 1676, l’amnistie fut proclamée… mais elle renfermait quelques exceptions. Notamment celle concernant Emmanuel Boixo curé de Fourques qui s’était réfugié en Catalogne; dès son retour, il fut arrêté, torturé et exécuté place de la Loge.

Pendant des années, les familles réclamèrent la tête de leur époux, de leur père ou de leur frère… en vain. On dénombre au moins 65 condamnations à mort ! Fort heureusement, certains pourront s’enfuir en Catalogne… mais leurs maisons seront rasées ou confisquées.

Comment justifier que l’on trouve à Collioure et à Villefranche des rues Vauban, des commerces Vauban et ailleurs dans d’autres villages aussi… comme s’il avait été le bienfaiteur de ces villes ? A moins que l’on veuille encenser les fossoyeurs ? Ignorance, résignation ou lâcheté ? Sachez qu’il n’y a pas de rue Simon de Montfort à Albi et à Béziers, ni d’ailleurs en Occitanie et en Languedoc ; rappelons que, au XIII° siècle, Simon de Montfort a été le bourreau des « occitans cathares » et l’incendiaire de plusieurs villes. C’est comme si à Moscou il y avait une rue Napoléon en donnant comme prétexte que l’incendie de la ville, provoqué par les troupes françaises, avait permis de reconstruire une cité plus moderne !

Il n’y a pas que les villes qui soient favorables à Vauban ; la Chambre de Commerce des Pyrénées Orientales « remercie » Vauban. Voilà un choix assumé.

A noter que Villefranche-de-Conflent et Mont-Louis sont inscrites au Patrimoine Mondial de l’Unesco ! Merci Monsieur Vauban.

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Des bâtiments « pacifistes » (églises et cloîtres) ont été démolis et remplacés par des bâtiments « militaires » (canons et forts).

Pourtant Vauban est considéré comme un bienfaiteur alors qu’il a fait construire des forts militaires pendant que les français torturaient les Catalans révoltés à Salses, à Villefranche et à Perpignan. Comment ose-t-on honorer un militaire profondément anti-catalan ? Nous avons copié les Parisiens ; l’habitude d’honorer les militaires qui ont mis l’Europe à feu et à sang s’est imposée autour de l’Arc de Triomphe à Paris : Kléber, Suchet, la Grande Armée (celle qui a envahi la Russie et causé l’incendie de Moscou), etc. autant de noms gravés sur les piliers de l’Arc. Bref, trois millions de victimes.

Aujourd’hui, certains n’hésitent plus à clamer que, par ses actes,  Vauban fut un militaire zélé anti-catalan…

Les mémoires  remis à Louis XIV, n’ont eu aucun écho.

Pendant que le commerce, l’artisanat et l’agriculture s’effondraient partout, la répression violente contre les hommes de La Trinxeria continuait ; Vauban démolissait à tout va à Villefranche (une église et un cloitre) et à Collioure (un tiers de la ville) et construisait des ouvrages militaires ; si nous ajoutons que des milliers de soldats français occupaient le Roussillon en dormant chez l’habitant : 2.000 militaires à Perpignan, quatre compagnies à Prats-de-Mollo, etc. dans des conditions de promiscuité inimaginable. La nouvelle province française s’enfonçait lentement et inexorablement dans la pauvreté.

3 – Qui était Mailly ?

En 1774, Perpignan comptait 13.500 habitants (presque 10.000 de moins que du temps du Royaume de Majorque au XIV°) et la province du Roussillon dépasse les 100.000 habitants. A cette époque, moins de 10% de la population comprenaient la langue française, Mailly voulut en faire la promotion.

  • La Loge de Mer.

Comment ? Par le théâtre. Où trouver un bâtiment ? Voilà la Loge de Mer (fondée en 1398 par Marti I°, comte de Barcelone et agrandie par Charles Quint en 1540). Evidemment, elle était prévue pour le négoce… et non pour le spectacle. Que faire ? Mailly décide alors de la « remodeler ».

Comment était-elle lorsque Mailly la visite ? Nous avons la description rédigée en catalan par Joan Candi, curé de Saint Jacques, description poignante dont voici un extrait.

« s’hi entrava per una gran porta de barras de ferro ben travallat, molt alta y molt ampla… On y entrait par une grande porte en fer bien travaillé, très haute et très large… Au fond se trouvait une chapelle munie d’une grille ou balustrade en bois. Un tableau y représentait la Sainte Trinité. Le plafond de la salle était richement décoré de compartiments en peinture et dorures [c'est-à-dire un plafond à caissons]. Les consoles de pierres qui soutenaient les solives et qui étaient sculptées d’animaux, d’hommes et d’anges, offraient la même ornementation ainsi que les arceaux sur lesquels elles portaient… Mailly demanda à l’entrepreneur d’abattre le beau plancher et la chapelle, dont le tableau fut transporté à l’église Saint Jacques et tout fut terminé le 3 mai. La qual sala de Consolat de Mar ha tant desfigurat que no se pot figurar com ere antes. La création du théâtre défigura tellement la Loge de Mer qu’on ne pouvait plus se faire une idée de celle qu’elle avait auparavant…»

Bref, il ne restait plus que les quatre murs et le toit. Mailly put donc procéder au nouvel aménagement. Curieusement, le panneau métallique fixé au sol actuel proche de la Loge de Mer précise que « Mailly a transformé » la Loge de Mer…. Drôle de transformation.

Comme l’indique le panneau métallique fixé au pied de la Loge de Mer…

… « ce bâtiment fut transformé en théâtre… »

 

 Moralité de l’affaire :

notre « Catalogne du Nord » parle français…

mais elle est devenue un territoire  pauvre.

  • L’Université de Perpignan.

Le Royaume de Majorque (1276-1344) comprenait les Iles Baléares, le Roussillon et la Seigneurie de Montpellier. L’Université se trouvait à Montpellier. En 1344, le petit royaume réintégra le comté de Barcelone sous Pierre III el Cerimoniós ; mais, Jacques III, le dernier roi de Majorque, avait conservé la Seigneurie. En 1349, il la vend au roi de France. Or, à cette époque, Perpignan était la seconde ville du « Pays Catalan » après Barcelone. Pour remplacer l’université de Montpellier, le souverain catalan, Pierre III décida, vers 1350, de fonder une Université à Perpignan (appelée Estudi Major, rue Petite la Monnaie et rue Derroja). Elle comptera plus de 400 étudiants. En Catalogne l’Université se trouvait à Lleida ; Barcelona n’aura son université qu’en 1450.

Après le traité des Pyrénées de 1659, la tension reste vive. Un exemple. Francesc Carrera, né en 1622 à Perpignan, poursuit ses études de médecine à Barcelone où il exercera quelque temps son métier. De retour à Perpignan, en 1666, il est élu recteur de l’Université de Perpignan, malgré l’opposition de l’Intendant, loyal représentant de Louis XIV. Aussitôt, le roi casse cette élection, car on soupçonne Carrera d’être défavorable au parti français. Louvois décide même que de dix ans, Carrera ne pourra être nommé recteur. Quant « aux sept professeurs qui lui avaient donné suffrage », ils furent privés de toute voix active et passive, ainsi que de tous les profits et traitements de l’Université pendant quatre ans.

Quand le comte de Mailly arrive à Perpignan, les bâtiments de l’université avaient souffert d’un incendie en 1648. Mais les études continuaient plus ou moins dans des locaux ruinés. Il décida de construire un nouveau bâtiment ; il fit appel à un célèbre architecte et les plans se plièrent aux idéaux de la franc-maçonnerie. Non seulement Mailly participa aux frais, et il offrit plus de 2.000 livres. L’inauguration eut lieu en 1763. Le temps de roder l’établissement et voilà la Révolution Française. L’enseignement se faisait en catalan dans les écoles « privées », tenues par des ecclésiastiques.

En 1793, les Révolutionnaires suppriment l’université de Perpignan… qui n’aura donc tenu que trente ans après Mailly.

Alors? Faut-il honorer Pierre III el Cerimoniós, le fondateur de l’université qui a fonctionné quatre siècles… ou son continuateur Mailly? Mais le souverain est absent…

4 – Perpignan… suite ?

  • Le Castillet.

C’est également Pierre III el Cerimoniós qui a fait construire le Castillet. Or, là aussi, la plaque métallique récente qui trône au pied du bâtiment ne dit pas un mot sur ce souverain. «A partir du dernier tiers du 14° siècle, on entrait dans…»

Par contre Louis XI, dont les armées ont assiégé, affamé et ruiné Perpignan, est cité «Agrandi par la porte Notre-Dame sous Louis XI…».

Grilles fixées sur les murs du Castillet côté centre ville pour se protéger des Perpignanais qui détestaient le roi de France: 13 semaines de travaux commandés par Louis XI

Pere III el Cerimoniós précise dans son testament…

Il existe chez les Catalans un esprit de fraternité et de fidélité à la patrie, c’est ce qui distingue les Catalans de tous les autres peuples.

  • Le Consolat de la Vila à Perpinyà… Hésitation….

A Perpignan, l’élection s’organise à partir du « Registre des Matricules » qui compte trois listes ; les bourgeois très riches, les riches et les moins riches ; pour simplifier, du banquier à l’artisan. Ce sont les trois Mains. (Voir la façade de la Marie)

Donc, pas de représentants de la noblesse ni du clergé. L’assemblée des élus, dans laquelle sont répartis équitablement les hommes des trois listes, forme « el consolat de la vila ».

Le panneau métallique indique que « les trois mains ou bras en bronze …» Alors ? Main ou Bras ?

Les Corts Catalanes (c’est-à-dire le Parlement des Députés) étaient composées des députés des trois corps : le clergé, la noblesse et les représentants des villes, ils formaient les trois Bras. Donc, ne pas confondre les « Mains » et les « Bras » : les trois Mains pour la Commune et les trois Bras pour le parlement.

4 – Et l’Aragon ?

  • «Le Roussillon est-il sous domination aragonaise»?

Combien de fois à longueur d’année, peut-on lire une telle erreur dans la plupart des journaux, hebdomadaires et mensuels ! En 1137, le comte de Barcelone Ramon Berenguer épouse Peronelle, héritière du royaume d’Aragon. Désormais, les descendants du couple porteront ce titre : Comte de Barcelone et Roi d’Aragon. Chacun des deux « pays » garde ses lois, sa langue, sa monnaie… c’est le principe du système politique de la « Confédération » qui sera appliqué jusqu’en 1659 en Roussillon, date où Louis XIV instaure le centralisme français et que son petit-fils Philippe V imite en Espagne.

L’Aragon? Sachez que le couronnement du souverain était organisé en premier à Barcelone, puis à Saragosse, pour le royaume d’Aragon. Plus tard à València. La Generalitat est fondée en Catalogne en 1359; la même organisation politique est instaurée en Aragon en 1412 et à València en 1418.

Pendant les siècles qui suivirent, les reines voudront accoucher en Catalogne (et à Perpignan deux fois ; ce seront les futurs souverains Martí et Joan) et non en Aragon. Tous les souverains, comtes de Barcelone et rois d’Aragon reposent en Catalogne : soit au monastère de Poblet, soit au monastère de Santes-Creus (pour deux souverains Pierre II le Grand et Jacques II).

Un seul, Pierre I° le Catholique, mort à Muret en 1213, repose dans le monastère de Sixena en Aragon, proche de la frontière Catalane. Alphonse le Magnanime qui avait fait la conquête du royaume de Naples était mort en 1458. Il avait été enterré dans la sacristie du couvent Sant Domènec à Naples. Madrid va s’opposer au retour du corps d’Alfons. Finalement, ses dépouilles seront ramenées à Poblet en août 1671. Il repose à côté des autres membres de sa famille.

  • La Generalitat de Perpinyà.

C’est le bâtiment à droite de la Mairie. Or, rien n’est plus catalan que le principe de la Generalitat (comme à Barcelone, puis à Saragosse et à Valencia) ; rien n’est plus catalan que cette porte romane ! Or voilà que le panneau indique… « La pureté de l’architecture aragonaise ». Il fallait oser !

 

Moralité

Nous avons vu quelques exemples… mais nous pourrions allonger la liste.

 Joan Villanove