La « junta de comerç » de Barcelona.

La junta de comerç est fondée par des négociants et des financiers et obtient, du nouveau roi Ferdinand VI, l’autorisation de créer, en 1756, la « Réal Compañia de Comercio de Indias », sous la protection de Notre Dame de Montserrat. Les Catalans interdits d’Amérique depuis 250 ans se frottent les mains. Oui ! Deux siècles et demi de privations !

Les premiers voyages sont prévus à Sant Domingo, Puerto Rico, la Margarida ; mais il faut obligatoirement partir de Cadix pour payer les droits. Ci-contre le port de Cadix au XVIII° siècle.

En 1758, la Junta de Comerç est fondée officiellement. En 1767, elle réussira
à récupérer la mythique Loge de Mer du XIV° siècle qui était encore occupée par l’armée.
C’’est l’une des principales constructions civiles gothiques à deux étages
autour de la Méditerranée.

La Junta a des pouvoirs commerciaux sur toute la Catalogne et soutient le travail du textile : protectionnisme, concurrence, nouveaux débouchés, ouverture du marché américain, modernisation des méthodes, achats de matières premières, colorants, etc. Alors, et là, c’est le plus extraordinaire, la Junta accorde des bourses d’études à des techniciens ou à des étudiants qui partent à l’étranger ; bien sûr, ils reviennent porteurs d’innovations. Et, surtout, la Junta fonde les écoles supérieures qui manquent à Barcelona : nautique (1769), sténographie (1775), dessin et beaux arts (1775), chimie (1805), mécanique (1808), physique (1814), économie (1814), etc. Tout cela est financé par les riches familles de Catalogne, c’est-à-dire par des capitaux privés.

Grâce à la Junta de Comerç, la machine catalane est lancée. Bientôt les ports américains seront ouverts. En 1778, les exportations du royaume d’Espagne s’élevaient à 18 millions de pesetas ; en 1788, elles arrivent à 76 millions ; la plus grande partie du supplément étant catalane.

Port de Barcelone au XVIII° siècle.

En 1772, chaque jour un gros vaisseau, de toute provenance, entre à Barcelona.

Bref, la Catalogne a pris la direction du négoce industriel moderne, alors que la Castille est restée agricole. La langue castillane est parlée et écrite, mais le catalan est toujours vivant. Cependant, on va se lancer dans l’exploration du riche passé catalan et, peu à peu, les gens s’attachent davantage à leur terre natale.

Une identité très forte.

En 1734, un livret intitulé « Via fora els adormits » est imprimé et circule dans le pays catalan ; l’auteur anonyme revendique la restitution des « Constitucions de Catalunya » abolies par Philippe V (petit-fils de Louis XIV).

Dès 1759, des grandes villes refusent le système municipal où les dirigeants avaient acheté leur « titre d’élu » ; on veut revenir à des élections : des pétitions sont faites dans les secteurs de Tarragona, Penedès, Urgell, Segarra, Manresa, Olot, Banyoles… Peu à peu, des artisans et des marchands entrent à nouveau dans les conseils municipaux. L’identité catalane reste toujours vivace.

Les Corts de 1760.

Aux Corts Générales de 1760, les députés de Barcelona, València, Saragossa et Palma de Mallorca présentent au roi Charles III des textes revendicatifs : c’est une critique directe du système politique en cours. On y expose le problème de la répression linguistique et culturelle. C’est un tournant historique. En 1768, l’avocat Francesc Romà i Rossell, publie « Las Señales de la felicidad en España y medios de hacerlas eficaces »; il pense qu’une monarchie de caractère éclairé, comme celle de Charles III, devrait lier ensemble toutes les activités économiques au sein du territoire espagnol, tout en respectant les différences provinciales des « peuples vaincus », précise-t-il.

Charles III

Le livret de Francesc Romà i Rossell

En 1773, les autorités bourboniennes lancent un nouveau système de recrutement militaire ; or, je vous rappelle que la Catalogne n’a pas de service militaire obligatoire. Aussitôt, à Barcelona c’est une vague de protestations venant des confréries, de l’ajuntament, des correjidors eux-mêmes. Les canons de la citadelle barcelonaise tonnent et tuent quelques révoltés. Alors, le roi est obligé d’abandonner son projet.

Bref, cher lecteur, ces pages ont été très utiles.

Elles nous ont montré, que malgré, l’absolutisme et le centralisme des Bourbons, malgré la force d’assimilation des Castillans, les Catalans ont réussi le virage de l’économie moderne : une agriculture variée et prospère dont l’élément moteur est la vigne ; une industrie avec séparation des tâches, fidèle au textile et ouverte à la toute nouvelle production du coton ; enfin, un réseau commercial très dynamique et bouillonnant. La prospérité est venue car la Catalogne avait réussi à conserver son identité : l’identité catalane. Ce qui au départ paraissait un défi. Que demander de plus ? Et bien oui ! Voilà l’opinion de l’Anglais Coxe qui écrit lors d’un voyage…

Avec une ou deux provinces comme celle-ci,

le roi pourrait échanger ses deux Amériques,

…mais aucune région n’essaye de l’imiter

Avenir au beau fixe pour la Catalogne

La Junta de Comerç de Barcelona (1758)

L’une des toutes premières missions de la Junta était de hisser l’industrie catalane au niveau de l’industrie étrangère par deux actions simultanées. D’abord, amener des étrangers en Catalogne pour former les Catalans aux techniques récentes ; ensuite, envoyer des ouvriers, des étudiants, des artisans, des professeurs à l’étranger pour étudier les nouvelles méthodes de fabrication. C’est donc un travail de longue haleine. Je vous précise que la Junta, grâce aux dons des plus riches familles, finance elle-même tous les voyages de formation, tous les futurs collèges : bâtiments, matériels, professeurs, dont je vais vous parler.

Les bourses d’études.

Ainsi des Catalans vont partir quelques semaines, quelques mois, parfois quelques années en France, en Italie, en Hollande, en Angleterre. Voici quelques exemples. Un professeur se fait accompagner d’un horloger capable de dessiner les plans des machines et des instruments. La Junta envoie un ouvrier se perfectionner en orfèvrerie à Madrid, un autre à Paris en outillage, un autre à Madrid en gravure ; pour la sculpture et la peinture, des jeunes partent à Rome, Florence, Paris ; deux étudiants se forment aux nouvelles méthodes d’enseignement du pédagogue suisse Pestalozzi ; puis, c’est au tour d’étudiants en médecine, chimie, physique, etc. Peu à peu, le « Principat de Catalunya » engrange les fruits de ses investissements.

L’histoire.

Dans le même temps, on travaille à faire renaître le passé historique. Antoni de Capmany écrit, en castillan, les « Mémoires historiques sur la marine, le commerce et les arts de l’ancienne cité de Barcelona » (1779-1792).

Antoni de Capmany

Le prestigieux Code du Consolat de Mar qui a servi de modèle à de nombreux pays.

C’est la Junta de Comerç qui va imprimer ce travail gigantesque qui décrit le « Code du Consulat de Mer ». En 1802, Capmany organise les Archives du Patrimoine de Catalogne.

Les collèges.

Tous les enseignements proposés par la Junta sont gratuits y compris le matériel scolaire. La Junta a toujours considéré ses Ecoles comme étant sa plus grande gloire. Alors, quelles sont ces Ecoles ? Il y a les Ecoles nautique, mathématiques, nobles arts, dessin, chimie, sténo, calcul commercial, botanique, physique, chimie, langues, droit maritime et même une école pour sourds-muets. Vous vous en doutez : la Junta passe du temps à la recherche des locaux.

Alors, cher lecteur, je pourrais vous décrire chacune des écoles, j’ai choisi de vous parler de l’Ecole Nautique. Il s’agit de reprendre en main l’ancienne tradition maritime aujourd’hui déstructurée : former des pilotes, des capitaines. L’Ecole est confiée à Sinibald Mas, né près de Tarragona (1736-1806). Qui est-il ? Quel est son CV, dirions-nous aujourd’hui ? Après avoir obtenu son brevet de capitaine au long cours, il navigue sur l’Atlantique ; là, il est capturé par un corsaire anglais ; la famille paye la rançon et il est libéré. Puis, il commande un voilier en Méditerranée ; il est à nouveau capturé par un corsaire algérien ; on l’oblige à piloter un navire algérien pendant six ans ; enfin, il est libéré. C’est donc cet homme, Sinibald Mas, qui va diriger l’Ecole Nautique. C’est évident, il connaît son sujet.

Il enseigne les règles géométriques et cosmographiques, la démonstration et la construction d’instruments, la connaissance du globe terrestre, la pratique de toutes les techniques de navigation, l’usage du compas, de la trigonométrie, de la résolution de problèmes d’astronomie appliquée à la navigation, l’observation du soleil, les logarithmes, etc. En 1796, il va à Londres où il achète des instruments de navigation pour l’Ecole Nautique.

Pour la première année, le nombre d’élèves sélectionnés sur le territoire catalan est fixé à vingt jeunes gens : quatre de Barcelona, six de Mataró, quatre de Sant Feliu de Guíxols, quatre de Tarragona, deux de Tortosa. Les instruments sont achetés à Marseille et à Gênes. En 1788, les études nautiques avaient été suivies par 287 élèves. Lors des guerres françaises (révolutionnaires et napoléoniennes), la plupart des pilotes et des capitaines de la flotte espagnole seront catalans.

Evidemment, Madrid, qui au départ avait donné son accord, commence à le regretter ; le gouvernement central tentera de freiner le développement de la Junta par toutes sortes de règlements administratifs. Cependant, la Junta tiendra bon.

Ainsi, suivant le texte de l’époque,
on va « encerrar tal joya en un estuche digne d’ella ». 

Dès 1714, l’armée avait occupé l’ancienne et vénérable Loge de Mer du XIV° siècle. Après bien des discussions, les Barcelonais la récupèrent en 1767. Elle est rénovée et on construit, tout autour, un nouveau bâtiment. L’architecte Joan Soler Faneca propose un ensemble néoclassique qui a fière allure. Les travaux sont terminés en 1772.

Le collège de chirurgie de Barcelona

Pere Virgili (1699-1776).

En 1748, il est reconnu comme le rénovateur de la chirurgie espagnole. En 1760, il fonde le Collège de Chirurgie de Barcelona et il apporte toute son expérience, ses livres et ses instruments. Il va diriger le Collège jusqu’à sa mort.

Tout commence avec ce jeune fils de paysan de Tarragona. Après ses premières études en Catalogne, il poursuit sa formation à Montpellier et à Paris. Il revient ensuite en Catalogne pour répandre son savoir. De retour à Paris, il publie en français « une bronchotomie faite avec succès » (1743).

Il a été un grand professeur, car ses élèves et disciples vont se distinguer : Lleonard Galli, Josep Queraltó, Antoni Gimbernat.

 

Lleonard Galli. Il devient le chirurgien du roi ; il publie un livre sur les fractures (1795).

Josep Queraltó. Directeur d’un hôpital et professeur, il doit sa célébrité à son habileté à guérir les blessures de guerre et à désinfecter les plaies.

Antoni Gimbernat (1734-1816). C’est le disciple le plus brillant de Pere Virgili. En 1763, il devient professeur d’anatomie au collège de chirurgie de Barcelona et il en prend la direction. Grâce à une pension du roi Charles III, il poursuit ses études en chirurgie à Paris (1774-1777), à Londres (1777), à Edimbourg et à Amsterdam (1778).

Il met au point une technique très délicate d’opération chirurgicale de l’hernie crurale ; cette technique connue sous le nom de « ligament de Gimbernat » est utilisée encore de nos jours.

Son livre est aussitôt traduit en français, en anglais, en allemand. Il modernise le collège de chirurgie de Barcelona, perfectionne les instruments d’opérations, en invente d’autres, notamment l’anneau oculaire qui permet l’opération des cataractes. Voilà bien un catalan qui a joué un rôle international et qui en a fait profiter son pays natal.

Bilan de la Junta de Comerç (1758-1847)

Lorsque la révolte de 1835 éclate avec son courant anticlérical, les églises, les cathédrales, les couvents, sont menacés !

Prévoyante, la Junta de Comerç envoie des étudiants et des professeurs pour dresser l’inventaire des œuvres d’art conservées dans ces édifices religieux : tableaux, sculptures, livres, manuscrits… C’est souvent une course contre la montre car il faut que les envoyés de la Junta arrivent avant les incendiaires ! Beaucoup d’œuvres seront ainsi récupérées. A Barcelona, la Loge de Mer sert d’entrepôt ; uniquement dans deux couvents, 23 tableaux de Viladomat sont sauvés. Mais d’autres œuvres disparaîtront dans les incendies et les destructions des bâtiments religieux.

A Poblet, en 1835, les tombes où reposaient
les souverains catalans ont été détériorées

Pourtant, la Junta se trouve confrontée à des problèmes ; d’abord, le gouvernement de Madrid, qui freine son activité par toutes sortes de règlements administratifs ; puis, les armées françaises de 1793 à 1812 (la Guerre Gran et la Guerra del Francès) qui réduisent certaines écoles et saccagent villes et campagnes.

Incendie et destruction avec des centaines de manuscrits
de l’abbaye de Montserrat, par les armées françaises du Maréchal Suchet en 1811

Une gravure de « PP Moles ».

Enfin, il arrive que des jeunes gens, que l’on a envoyé faire des études à l’étranger, hésitent à revenir « au pays » ; par exemple, le jeune Pasqual Pere Moles, retenu par sa réussite à Paris en tant que graveur, n’est revenu à Barcelona qu’en 1774, soit sept ans après son départ.

Quelques autres faits à retenir. On trouve Bernat Clausolles, un Roussillonnais, à la tête de l’Ecole de Commerce. Je voudrais citer Josep Roure qui, de retour de voyages d’études, a rapporté des découvertes en chimie, notamment l’éclairage au gaz. C’est ainsi que le 26 juin 1826, les salles de l’Escola de Química sont éclairées… et sont restées allumées quatre nuits pour satisfaire la curiosité des Barcelonais. Enfin, en 1833, l’Ecole de Physique achète une machine à vapeur.

Alors, cher lecteur, j’ai tenu à vous développer les missions de la Junta de Comerç de Barcelona. Elle naît en 1758, après la défaite de 1714, et elle sera stoppée par un ordre du roi d’Espagne en 1847. La Junta a traversé deux guerres déclarées par la France, elle a tenu bon. Créée pour contrecarrer le pouvoir de Madrid qui avait supprimé l’université de Barcelone pour la transférer à Cervera, elle a mis en place des études pratiques qui ont, avec le temps, construit la prospérité de Catalogne. Les jeunes gens les plus doués partaient en voyage d’études et ramenaient « à la Maison Mère » toutes leurs découvertes ; tout cela financé par la riche bourgeoisie.

Dans la Province du Roussillon,

puis dans le département des Pyrénées-Orientales,

que se passe-t-il ?

Lorsque l’Université de Perpignan est supprimée par la nouvelle République Française en 1793, on ne voit pas les frères Arago et beaucoup d’autres, revenir au Pays pour stimuler son développement économique et pour s’insurger contre le manque d’écoles supérieures. Ils vont bien sagement à Toulouse, à Montpellier ou à Paris « faire de la politique » ; c’est le cas de François Arago cet immense savant, qui fut pendant vingt ans professeur à l’Ecole Polytechnique ; entré en politique, il est élu député des PO mais il choisit de représenter la Seine où il avait été élu également ; puis, il est ministre de la Guerre, de la Marine et des Colonies. Bref, il a fait carrière. Sa terre natale catalane ? Oubliée. Et, fort curieusement, ce sont eux qui aujourd’hui ont droit à des noms de places ou de rues chez nous. Un comble.

Difficile à admettre… mais il faut l’accepter :

François Arago n’a rien fait pour le nouveau département des Pyrénées Orientales, pourtant il aurait pu, même en habitant Paris.

Maintenant accordez-moi une minute. Si le Roussillon et la Cerdagne étaient restés dans la grande famille catalane, il est certain que Perpignan, deuxième ville du « Pays Catalan » à l’époque, aurait profité pleinement de la Junta de Comerç : d’abord avec l’installation de l’industrie du coton, avec la modernisation du travail du fer, avec l’école nautique où, probablement, deux élèves de Collioure auraient été retenus… et les Roussillonnais, les plus brillants, auraient eu de quoi faire, ici même, pour redresser et reconstruire notre Terre Catalane ravagée par les guerres révolutionnaires et napoléoniennes. Depuis cette époque,

« Fem país o fem carrera ?

Fem negoci o fem política ? »

Pour certains, on peut rêver…. Pour d’autres, on peut espérer….

Joan Villanove