Victoire (relative) des socialistes en Espagne

 et des indépendantistes en Catalogne aux législatives sur fond de répression politique continue

La douzième semaine de procès (38 jours d’audience) a été marquée, plutôt que par les interventions émouvantes des victimes des violences policières, par les résultats des élections législatives en Espagne. En català

Beaucoup retenait leur souffle en attendant de connaître le résultat des indépendantistes en Catalogne et la proportion de la montée de l’extrême droite. Le verdict est (voir tableau des résultats): victoire relative du PSOE (sans majorité absolue, ni possibilité d’alliance stable avec Podemos seul), hausse modérée (toujours trop, mais en tout cas insuffisante pour perturber le jeu politique…) de l’extrême droite qui “seulement” obtient 24 députés, et victoire des indépendantistes en Catalogne. Ce dernier résultat consolide leur position et du point de vue espagnol confirme la crise institutionnelle. Pour la première fois en Catalogne, les indépendantistes -en particulier le ERC (parti non espagnol)- arrivent en premier (traditionnellement remportés par les socialistes aux élections législatives). Avec Junts per Catalunya, ils envoient 22 députés aux Cortes espagnoles. Le Front Republicà (candidature de gauche de Dante Fachin, ex-député de Podem au Parlement de Catalogne) n’a obtenu aucun député mais représente plus de 100 000 voix indépendantistes supplémentaires. La nouveauté c’est aussi la défaite cuisante du PP, tant en Espagne qu’en Catalogne. Avec un discours clairement marqué à l’extrême droite, le PP a obtenu le pire résultat de son histoire ; en Catalogne, il représente 5% de l’électorat et 1 unique députée au parlement (comme il y a 40 ans…). Leurs électeurs ont préféré les produits extrémistes «originaux» -Vox et Ciudadanos- à la copie. Un classique. En fin de compte, à l’heure des calculs et de la perspective de coalitions et de solutions possibles à la crise hispano-catalane, la gouvernance en solo des socialistes semble la plus probable (dans une position relativement instable) et concernant le «problème» catalan, deux hypothèses semblent se profiler : poursuivre la ligne de répression politico-judiciaire et de pourrissement de la situation déjà pratiquée par Mariano Rajoy, ou essayer de reprendre un dialogue politique (discret) avec les partis indépendantistes pour tenter de parvenir à une solution “acceptable” pour les deux parties, ce qui est très compliqué mais qui est la seule solution. En tout état de cause, rien ne devrait être annoncé avant les élections municipales et européennes de fin mai, et il est probable qu’aucun mouvement ne sera esquissé vers les partis indépendantistes avant la condamnation des prisonniers politiques prévue pour la fin de 2019.

Les prisonniers catalans élus: Oriol Junqueras, Jordi Sànchez, Jordi Turull, Josep Rull (au Congrès des députés) et Raül Romeva au Sénat. Javier Ortega Smith et Pedro Fernández, qui représentent l’accusation populaire et sont responsables du parti d’extrême droite Vox, sont également membres des membres élus du Congrès des députés espagnols.

Pendant ce temps, au Tribunal suprême, de nouveaux témoins de la défense ont comparu, parmi lesquels l’ancien député du Parlement de Catalogne, Lluís Llach. Plusieurs personnes, certaines avec les larmes aux yeux lorsqu’elles revivaient les souffrances du jour du référendum, ont continué à montrer une réalité totalement opposée au récit de la police espagnole: pacifisme, agressions gratuites et délibérées des forces de sécurité, résistance spontanée des électeurs, détermination à exercer droit de vote et d’exprimer démocratiquement leurs opinions. Face à ce nouveau ton, les accusations n’ont quasiment pas de questions, elles se limitent pratiquement à demander à plusieurs reprises si les témoins savaient que le référendum était illégal et s’ils avaient reçu des instructions des partis et de la Generalitat les incitant à aller voter. International Trial Watch a de nouveau signalé dans ses rapports les partis pris du juge et la violation des droits de la défense (https://internationaltrialwatch.org/en/inici-2/).

Le Tribunal n° 13 de Barcelone a été aussi à l’actualité cette semaine : il a confirmé les poursuites contre des dizaines de personnalités et de citoyens pour avoir participé au référendum. La juge Alejandra Gil Lima a inculqué 30 personnes parallèlement au procès du Tribunal suprême. 17 sont accusés de détournement de fonds et sont tenus de payer (de manière anticipée!) 5,8 millions d’euros. Les autres accusations sont : «désobéissance, de falsification de documents, de révélation de secrets et de prévarication». La procédure judiciaire, encore une fois, est due aux plaintes de l’extrême droite Vox contre des personnalités et des élus catalans, des médias catalans qui, pendant toute l’année 2017, bien avant le référendum donc, ont préparé ou se sont fait écho du ‘procés’ démocratique pour l’indépendance

Nouvelle tentative d’exclure Puigdemont des élections. Dans un nouvel épisode de persécution politique et de violation des droits fondamentaux, Ciudadanos et le PP ont déposé devant la Commission électorale centrale (JEC) une action en justice interdisant à Puigdemont, Comín et Ponsatí de se porter candidats aux élections européennes sous prétexte qu’ils serait “hors d’Espagne dans le but d’échapper à la justice”. Les exilés ont rappelé de leur côté qu’ils sont à la disposition de la justice des pays dans lesquels ils se sont réfugiés, qu’il n’y a pas de mandat à leur encontre et qu’en l’absence de jugement et de condamnation, ils jouissent de tous leurs droits civiques et politiques. La manœuvre est interprétée comme une nouvelle offensive de la part de la droite espagnole (avec la complicité des institutions et du gouvernement socialiste) contre l’indépendancenisme catalan. La JEC est composée en partie des mêmes magistrats proches du PP qui jugent les indépendantistes catalans. Le scandale a été maximum quand on a appris que le JEC avait exclu Puigdemont, Comín et Ponsatí des candidatures aux européennes, sans aucune base légale, ni compétence pour ce faire. Même les juristes espagnols soulignent l’énormité et la grossièreté de l’irrégularité. Le président, le vice-président et deux membres de la JEC ont même voté contre. La réaction a été de remplacer temporairement les trois candidats “interdits” sur les listes, et depuis la Belgique, au nom du Conseil de la République et de l’ANC, un recours a été déposé contre l’Espagne pour violation des droit démocratiques fondamentaux. Les avocats de Puigdemont ont annoncé qu’ils iraient jusqu’au bout et que, si les irrégularités flagrantes étaient confirmées, ils demanderaient l’annulation des élections européennes en Espagne. Le vice-président du Parlement de Catalogne, Josep Costa, a qualifié la décision de la JEC « d’incompréhensible juridiquement, kafkienne, grotesque, déroutante, contradictoire et tout sauf fondé en droit; une décision honteuse et antidémocratique ». Jaume Alonso-Cuevillas, avocat de Puigdemont, a également qualifié la décision «très grave» et «d’opération d’État». Dans le même esprit répressif, la JEC a sanctionné TV3, la télévision catalane, pour avoir réalisé un reportage sur les prisonniers pendant la campagne électorale (sic), alors même que la commission électorale de Barcelone avait préalablement classé le recours de Ciudadanos… Torra i Puigdemont, réunis le 2 mai, à Waterloo, ils ont dénoncé ces persécutions (le président de la Generalitat est convoqué par le tribunal pour avoir suspendu une banderole en faveur des prisonniers). Les deux présidents ont indiqué qu’ils ne donneraient aucun « chèque en blanc » à Sanchez aux Cortes et qu’ils attendaient toujours de savoir ce que proposaient les socialistes.

Sant Jordi. Les chiffres de la fête ont été rendus publics. Les libraires évaluent les ventes de livres lors de Sant Jordi (uniquement en Catalogne Sud) à 22 millions d’euros, ce qui correspond un an de plus à une participation massive des citoyens. Parmi les titres les plus vendus, on trouve les derniers prix littéraires, mais aussi un livre comme Apprendre à parler aux plantes de Marto Orriol et, bien entendu, dans la catégorie «non-fiction», des titres liés au ‘procés’ catalan: «Contes des de la presó». d’Oriol Junqueras à ses enfants, ’Tres dies a la presó’ (Trois jours en prison), une longue interview de Jordi Cuixart ou encore ‘Esperança i llibertat’ (Espoir et liberté) de Raül Romeva. Dans l’ensemble des Pays Catalans, plus de 10 000 titres sont publiés chaque année en catalan et 55 000 références différentes ont été vendues le jour de Sant Jordi, en Catalogne. La fête de Sant Jordi a représenté cette année la publication de 300 nouveautés et, à Barcelone, plus de 4 000 stands de livres et de roses. Les titres en catalan représentent 60% des ventes (alors que les livres en catalan représentent 40% de l’offre).

Alà Baylac-Ferrer