Procès de Madrid et élections espagnoles

insultes et agressions contre pacifisme et non-violence.

Onzième semaine du procès de Madrid (36 jours d’audience). Le procès des indépendantistes est entré dans une nouvelle phase avec la comparution des témoins appelés par la défense. Changement de ton, changement de vocabulaire, changement de décor. L’impression est qu’on assiste à un autre procès. Non pas que le président du tribunal ait changé d’attitude, puisqu’il limite toujours autant les interrogatoires des avocats de la défense et s’oppose aux développements jugés « non pertinents » des témoins, mais du fait du récit des témoins qui décrivent une situation diamétralement opposée au tableau de ‘violence insurrectionnelle’ dépeint unanimement par les plus de 200 policiers et responsables espagnols. Marchena s’est même permis -au grand dam des juristes de tous bords- de qualifier « d’insultes à la cour » le fait qu’un juriste constitutionnaliste explique le contenu du ‘Livre blanc pour l’indépendance’ (et le concept d’autodétermination) qui avait été demandé par la Generalitat. Une personne du public a également été expulsée de la salle au motif qu’elle portait un tshirt mentionnant « Liberté pour les prisonniers politiques ».

David Fernandez en particulier, ancien député au Parlement de Catalogne pour la CUP, et militant de la non violence -mais également tous les autres témoins directs des faits du 1er octobre et des manifestations du 20 septembre 2017 lorsque la police espagnole investit pour procéder à des fouilles et des détentions une vingtaine de locaux des ministères catalans, hauts responsables et élus catalans- le député a expliqué en détail les attitudes pacifiques des plus de deux millions d’électeurs indépendantistes. Il a assumé la désobéissance civile face aux exactions de la police et a réitéré qu’il n’hésiterait pas à enfreindre à nouveau toute injonction des tribunaux allant à l’encontre des droits fondamentaux des citoyens : la manifestation, l’autodétermination, la liberté d’expression. Les représentants de l’accusation -procureurs, avocats de l’État et accusation populaire (parti d’extrême droite Vox)- du coup sont bien moins sûrs de leurs questions, ont un nombre très limité de précisions à demander à ces témoins (et encore le président du tribunal refuse-t-il toujours de visionner les enregistrements correspondant aux déclarations des témoins).

Deuxième Fête de Sant Jordi en prison pour les Jordi, Cuixart (président d’Òmnium Cultural), Sànchez (ex président de l’ANC et candidat de Junts per Catalunya aux européennes) et Turull (ex-ministre catalan de la présidence et porte-voix du gouvernement de Carles Puigdemont). L’avocat de Joaquim Forn, ex ministre de l’Intérieur a profité du témoignage de Jordi Jané (son prédécesseur à l’Intérieur) pour éclaircir une des manipulations grossières de Vox, de l’ex ministre espagnol PP de l’Intérieur Juan Ignacio Zoido et du procureur : tous avaient expliqué que le gouvernement catalan avait essayé d’acheter des « armes de guerres » pour la police catalane, en lien avec les accusations de ‘rébellion’. Les armes en question étaient en fait destinées à la lutte anti-terroriste après les attentats de Barcelone l’été 2017 et avaient été autorisées par Madrid. Aujourd’hui les Mosos d’Esquadra (la police catalane) ne sont toujours pas équipés des armes adaptées aux missions qui leur incombent…

Le 23 avril, jour de la fête de Sant Jordi, au Tribunal Suprême, 4 ex et actuel ministres de la Generalitat ont été convoqués à la barre. Comme de vulgaires témoins, ils ont dû attendre toute la journée dans les locaux du tribunal que leur tour arrive. En particulier le vice-président actuel du gouvernement catalan, Pere Aragonès, a dû patienter une bonne partie de la journée pour indiquer en quelques minutes au tribunal qu’il ne répondrait pas aux questions étant par ailleurs lui-même objet de poursuites devant le tribunal n°13 de Barcelone. Une autre anomalie scandaleuse de ces procès qui en dit long sur le caractère peu démocratique de l’Espagne. Parmi les livres les plus vendus cette Sant Jordi figurent d’ailleurs les dizaines de titres publiés sur la question catalane et la répression par les prisonniers politiques eux-mêmes et par de nombreux journalistes, juristes ou politologues.

Le président catalan Quim Torra dans son discours institutionnel de Sant Jordi s’est adressé en anglais aux responsables européens pour leur demander une médiation qui permette de résoudre le conflit entre l’Espagne et la Catalogne, actuellement bloqué par les partis politiques espagnols. Ce discours lui a valu immédiatement une plainte de la Commission électorale centrale qui lui reproche une attitude partisane impropre d’une période électorale ! De leur côté, les partis de droite et extrême droite Ciudadanos, PP et Vox multiplient les insultes et les mensonges sur les plateaux télévisés et lors des débats, jouant à exacerber les tensions. Un candidat d’ERC a même été objet de tirs cette semaine (blessé au visage) par des militants de Vox et des grafitis de ce même parti s’en prennent ouvertement aux femmes sur les murs du siège de la CUP (‘Femmes, c’est votre tour, on va vous régler votre compte’).

En visite à Westminster où il a été reçu par le président (speaker) de la chambre britannique John Bercow, Alfred Bosch, ministre catalan des Affaires Extérieures, à l’occasion de la fête de Saint George, patron de Catalogne et aussi de l’Angleterre, a demandé avec son hôte de la Chambre des Communes la remise en liberté des prisonniers catalans, en particulier de l’ex présidente du Parlement de Catalogne Carme Forcadell « coupable » d’avoir organisé un débat sur l’indépendance. De son côté la présidente de l’association ANC (Assemblé Nationale Catalane) Elisenda Paluzie a expliqué cette semaine que seule l’obtention de l’indépendance permetrait aux prisonniers catalans de sortir de prison.

Nouvelles inquiétudes des observateurs internationaux

Du côté des observateurs internationaux qui continuent d’assister au procès et de publier régulièrement leurs analyses en ligne, ils ont pointé cette semaine la tendance du juge Manuel Marchena de favoriser systématiquement les interrogatoires de l’accusation alors qu’il limite strictement les interventions de la défense. Les observateurs considèrent également très préoccupant que la défense ne dispose toujours pas de l’ordre du jour complet ni de l’ordre précis et exact de comparution des témoins, ce qui ‘fausse la préparation des interrogatoires et limite l’exercice des droits de la défense’.

Cette semaine encore, une soixantaine de responsables politique et d’intellectuels portugais ont réclamé la remise en liberté des prisonniers et la garantie de la démocratie pour les Catalans, ce qui n’a pas manqué de déplaire à la diplomatie espagnole. Le manifeste publié par les Portugais demane ‘la libération immédiate des prisonniers politiques catalans et le classement des accusations contre tous les citoyens qui n’ont fait que participer à la tenue d’un référendum’.

 Alà Baylac-Ferrer