Catalogne : l’indépendance ?

La grandiose manifestation qui s’est déroulée à Barcelona le 11 septembre 2012 vous a peut-être surpris. Certains ont été contrariés, d’autres enthousiasmés. Peut-on dégager quelques explications ? Quels sont les événements qui pourraient justifier cette vague indépendantiste ?

L’opposition entre Barcelone et Madrid plonge ses racines beaucoup plus loin que le traité des Pyrénées signé en 1659 entre deux royaumes : Castille et France. Je ne vous parle pas des querelles inévitables qui éclatent traditionnellement entre pays voisins, comme l’histoire du monde en témoigne, mais je voudrais citer des faits qui ont laissé des traces profondes et douloureuses. Sont-ils oubliés ? Ou sont-ils encore vivaces ?

Curieusement, c’est la longue émission proposée en juillet par France 2, consacrée à Isabelle, la reine de Castille, qui me permet d’argumenter un début de réponse. Le présentateur a affirmé et répété que c’est sous le règne d’Isabelle que l’unité de l’Espagne avait été réalisée. Que faut-il en penser ?

Observons tout d’abord la situation politique dans la péninsule ibérique au XV° siècle. Elle est composée de trois « pays » indépendants. D’abord, le royaume du Portugal. Puis, au centre le royaume de Castille. Enfin, la confédération, avec à sa tête un seul souverain descendant de Guifré el Pelos, comprenant : le royaume d’Aragon, le royaume de Valencia et le comté de Catalogne. Je dis confédération, car chacune des trois parties convoque ses propres députés (en Catalogne tous les trois ans depuis 1282) ; parfois, le souverain réunit une assemblée de députés représentant les trois entités ; en principe, cette assemblée générale se réunit à Montso. Tous les historiens sont unanimes : le moteur de la confédération, c’est Barcelone. D’où, l’incompréhension du simple voyageur. En Sicile et en Sardaigne – où le catalan est encore parlé – on découvre, suivant les dépliants touristiques, la liste des monuments construits… par le roi d’Aragon ! et non par les Catalans… alors que ce sont eux qui les ont élevés !

Commençons par la confédération. Le nouvel héritier Ferdinand (Ferran en catalan), est né en 1452 à Sos, en Aragon. Il passe une grande partie de son enfance, jusqu’à seize ans, à Barcelone. Ses livres de chevet exposent l’art de gouverner : le « Regiment de Princeps » d’Eiximenis, les « Ordinacions de Pere III » (souverain qui a fondé l’université de Perpignan et qui a fait construire le Castillet) et les « Furs de Valencia » (les constitutions). Bref, des ouvrages imprégnés de l’idée de « pactisme ». En 1464, les Siciliens le reconnaissent comme roi de l’île.

Isabelle est née en 1451 en Castille. Femme virile au teint fade, elle est une cavalière intrépide. C’est une personne au tempérament singulier, à la psychologie stupéfiante, en proie à des crises de conscience et à des actes de violence : sa mère était folle, sa fille sera folle.

Dans le contrat de mariage du 5 mars 1469 qui unit Isabelle à Ferdinand, une clause est fondamentale : il est mentionné qu’il s’agit d’un mariage « à titre personnel » qui n’implique pas l’union politique des deux royaumes ; il permet toutefois à Isabelle de recevoir l’aide de Ferdinand pour coiffer la couronne de Castille. Effectivement, en 1474, dès la mort du roi de Castille, le problème de sa succession se pose et la guerre éclate entre les prétendants. Rapidement, les armées du couple enlèvent les places fortes. Isabelle I° est couronnée reine de Castille en 1479.

De son côté, quelle est la situation de Ferdinand ? Il est le souverain de la confédération – Catalogne, Aragon, Valencia – et ajoutons la Sicile (conquise en 1282), la Sardaigne (1323) et le royaume de Naples (1453, moitié sud de la péninsule italienne conquise par Alphonse V le Magnanime, son oncle). Pour se protéger des incursions des armées françaises, Ferdinand fait construire la forteresse de Salses vers 1500. (Lors de l’émission de France 2, le présentateur avait annoncé sans sourciller que c’était Isabelle qui avait ordonné sa construction !) Il interdit l’importation de textiles français à Naples, Sicile et Sardaigne ; en Sardaigne, les Catalans obtiennent la monopole import-export du négoce ; il donne pleine liberté aux Catalans pour traiter directement avec Oran, Bougie, Alger et Tripoli ; enfin, une taxe de 50% est prévue pour tous les tissus non catalans qui seraient débarqués dans ces quatre villes.

Le 2 janvier 1492, Ferdinand (avec un contingent catalan) et Isabelle pénètrent, sans un seul coup de feu, dans Grenade encore aux mains des musulmans : la péninsule ibérique est « libérée ». Souvenons-nous que les musulmans étaient installés en Andalousie depuis l’an 711 ! Le couple fonde l’inquisition qui est la seule organisation qui couvre les deux royaumes – Castille et Confédération –. Conséquence gravissime : en 1492, le couple signe l’expulsion des juifs et, plus tard, celle des musulmans… à moins qu’ils ne se convertissent au christianisme. Le pape leur offre le titre de « Rois Catholiques ».

 

L’Amérique

Lors de l’émission de France 2, le présentateur a annoncé que c’était Isabelle I° qui avait financé le voyage de Christophe Colomb. Voici les faits. Le 17 avril 1492, à Santa Fe (résidence du couple royal, située à deux pas de Grenade), le secrétaire du roi, le catalan Joan de Coloma (originaire de l’Empourdan), rédige le contrat qui autorise le voyage de Christophe Colomb vers les Indes : en cas de découverte, sont notés les détails concernant les titres du navigateur et le partage des biens.

Comment est financé le voyage ? Nous connaissons les donateurs. Lluis Santàngel (juif converti) né à Valencia, qui habite Barcelone ; il est à la tête de plusieurs entreprises et il est « escriva de racio », genre de ministre des finances de Ferdinand. Le 2 mai 1492, il accorde au roi un prêt à faible intérêt de 1.140.000 maravedisos (somme colossale) ; les autres mécènes sont : Alfons de la Cavalleria (vice-chancelier de Catalogne), Joan Cabrero (camérier du roi), Gabriel Sanchez (trésorier général de la Cort qui est l’assemblée des députés catalans). Départ de Colomb le 2 août, escale aux Canaries ; départ le 9 septembre. Colomb met le pied sur l’ile Huanahami (aux Bahamas) le 12 octobre. Ce ne sont pas les Indes : il a découvert un nouveau continent. Personne ne le sait à cette époque.

Nous voilà à Barcelone au mois de mars 1493. Un cavalier essoufflé apporte un courrier à Lluis de Santàngel : il est daté du 15 février 1493. La lettre est de Christophe Colomb. Il annonce dans cette lettre, écrite alors qu’il était encore en mer, qu’il est de retour des Indes, que des indiens l’accompagnent et qu’il a pris possession de ces terres, les « Indes Occidentales » au nom de « notre roi », c’est-à-dire Ferdinand. Aussitôt, Santàngel s’adresse à l’imprimeur barcelonais Pere Posa el Vell : cette nouvelle extraordinaire est annoncée au monde, pour la première fois, dans un texte de 2750 mots… et c’est en langue catalane.

Maintenant, chacun attend avec impatience la décision de l’homme le plus puissant de l’Europe : le pape Alexandre VI. Malgré tout ce qui plaide en faveur des Catalans, la Bulle papale tombe : toutes les terres découvertes appartiennent exclusivement au royaume de Castille. Cela signifie que la confédération est écartée des Indes Occidentales. Un vent glacial envahit la Catalogne !

Les Catalans auront-ils plus de chance avec le deuxième voyage de Colomb ? Soient 13 vaisseaux avec 1300 personnes. Comme le couple royal est toujours ruiné, notamment Isabelle, c’est Ferdinand qui réunit la majorité des capitaux auprès de : Jaume Ferrer et Joan de Coloma, secrétaires du roi, Pere Soler et Joan Serra, négociants à Barcelone, Joan Girona, docteur en droit, Galceran Carlos et Pere Coromines, citoyens de Barcelone. Normalement, les Catalans devraient voir leurs efforts financiers récompensés ! Hélas. La confédération n’en retirera aucun avantage.

Les Catalans ne se découragent pas et réclament sans cesse. Ainsi l’empereur Charles Quint, à Barcelone même, publie un arrêté le 14 septembre 1519 : « les Indes Occidentales et les îles de la terre ferme découvertes ou à découvrir dans l’océan seront incorporées à la couronne royale de Castille ». Texte qui fut confirmé par les successeurs. Dommage, car les draps catalans de Barcelone et de Perpignan auraient pu répondre à l’énorme demande du Nouveau Monde. En 1600, la Castille ne trouve plus d’ouvriers castillans et se met à rechercher des ouvriers spécialisés dans la construction et la réparation des bateaux qui traversent l’océan : on fait enfin appel aux Catalans. Travailler à terre oui, naviguer non.

Les tonnes d’or et d’argent gonflent les coffres de la Castille… pour un usage déraisonnable dont le plus fou est un rêve insensé : en 1588, Philippe II se lance à la conquête de l’Angleterre avec son « Invincible Armada ». Imaginez 130 vaisseaux de guerre, 22.000 hommes et 2.500 pièces d’artillerie. C’est un désastre ! Peu après, les Anglais organisent une expédition punitive ; ils saccagent Cadix, incendient la cathédrale Santa Cruz et repartent avec 22 bateaux castillans !

Ainsi, les livres d’histoire qui affirment que les « Espagnols » ont décimé les Indiens, déforment la réalité : seuls les Castillans sont allés conquérir, occuper et exploiter l’Amérique du sud. Ajoutons les Portugais. Ce qui fait que l’Amérique du sud parle soit la langue castillane (l’espagnol), soit le portugais. Evidemment pas de langue catalane en Amérique.

Ferdinand règne sur plusieurs territoires : la confédération, la Sicile, la Sardaigne et Naples. Donc, pas d’Espagne unifiée. Les successeurs de Ferdinand, notamment Charles Quint grâce aux héritages, coiffent plusieurs territoires : la Castille, puis la confédération, la Sardaigne, le royaume de Naples, la Sicile, puis les Flandres, les Pays-Bas, le Luxembourg, la Franche Comté, le Milanais, et enfin les terres d’Amérique. Au sein de l’empire, la confédération est un territoire comme les autres et non intégrée dans une Espagne unifiée. Les souverains vont ainsi de pays en pays. Les Catalans continuent à réunir l’assemblée des députés tous les trois ans et élisent le président de la Généralité secondé par un bourgeois et un noble (genre de vice-présidents) ; ces trois élus siégent en permanence à Barcelone. Notons une précision de taille : de l’an 1359 (première Généralité) à 1659 (la dernière), nous comptons des Roussillonnais élus à la Généralité : 7 Présidents et 35 « vice-présidents ».

Bref, des années 1500 jusqu’au traité des Pyrénées en 1659, l’opposition frontale entre Barcelone et Madrid ne fait que s’amplifier. D’ailleurs, c’est une armée franco-castillane commandée par un général français qui, après un long siège, prend Barcelone le 11 septembre 1714. Dès la mise en place du traité des Pyrénées, que ce soit à Perpignan ou à Barcelone, la langue catalane est interdite. Les institutions catalanes sont supprimées, (la Généralité, l’assemblée des députés, les conseils municipaux, etc.) L’université de Barcelone est fermée ; elle est transférée à Cervera, loin de la capitale catalane. C’est donc à partir du 11 septembre 1714 que l’unité de l’Espagne est réalisée : les mêmes institutions politiques d’origine castillane quadrillent le territoire. Seule compensation : deux ou trois bateaux catalans par an peuvent enfin apporter leurs marchandises en Amérique.

Les Catalans du sud feront le dos rond en attendant des jours meilleurs. Ceux du nord finiront par s’habituer au fait que les enfants les plus brillants quittent la terre natale pour des emplois dans le nord de la France : Paris, Lyon, Lille, Toulouse, etc. L’ancienne province du Roussillon, transformée en département des Pyrénées Orientales, est devenue peu à peu l’une des régions les plus pauvres de France.

 

Quelle moralité ?

Aujourd’hui, avec la Communauté Européenne, réclamer l’indépendance est-ce une requête réaliste ? Peut-on, sans cesse, faire ressurgir ce passé qui a opposé Catalans et Castillans ? Peut-on accepter de voir les deux cités, Barcelone et Madrid, continuer à se dresser l’une contre l’autre ? D’autant plus que deux états belliqueux, comme la France et l’Allemagne, ont fini par se mettre d’accord ? Et puis, l’histoire vraiment florissante des Catalans constitue-t-elle un argument suffisant pour désirer l’indépendance ? Le passé, aussi glorieux soit-il, justifie-t-il la revendication présente ? Ce passé engage-t-il l’avenir ? Nous connaissons des centaines de pays qui ont eu une histoire tout aussi mémorable mais qui ont disparu de la surface de la terre…

A moins, bien sûr, qu’un peuple veuille vivre sa vie. Sachant que les efforts, les privations et le prix à payer seront inévitables. La survie d’un peuple est une aspiration légitime lorsqu’il se sent injustement traité… hier comme aujourd’hui. Mais dans cette affaire, les pressions internationales joueront un rôle. Pour l’instant, constatons simplement que des pays puissants font confiance à la Catalogne. Traditionnellement, les trois principaux investisseurs en Catalogne sont : l’Allemagne, la France, les Etats-Unis. Ainsi, nous comptons 934 entreprises allemandes, 762 françaises et 490 américaines des USA. Nouvelle donne en 2011 : le Japon est devenu le deuxième pays investisseur. De plus, 85% des investissements japonais se font en Catalogne et seulement 15% dans le reste de l’Espagne. Avec cela, la Catalogne représente à elle seule 20% du produit de l’état espagnol. Les Catalans pensent que le statut d’autonomie accordé après la disparition de Franco les pénalise. Alors, disent-ils, pourquoi ne pas remettre tout à plat ?

Actuellement en Europe, une forme de gouvernance semble faire consensus : l’Europe Fédérale. Il est clair que l’état français n’est pas ouvert à ce genre d’organisation. Souvenons-nous comment en 1811, Napoléon I° en bon héritier de la Révolution, avait découpé les pays conquis en départements. D’abord, les départements de l’Etat Français, auquel s’ajoutèrent ceux de la Catalogne (quatre départements), puis ceux dépeçant le Danemark, ceux de la moitié des Pays Allemands, ceux qui composaient un tiers de l’Italie, etc. Tout ce beau découpage artificiel de 130 départements, avec ses préfectures et sous-préfectures, disparut avec Napoléon : personne n’en avait voulu !… sauf en France. Aujourd’hui, les pays nordiques et – probablement – ceux de l’ancienne « Confédération Catalane », sont favorables à une Europe Fédérale.

Curiosité du calendrier. En 2014, l’Ecosse s’apprêtait à organiser un référendum concernant son indépendance et chacun attendait le résultat. Voilà que la Catalogne la précède. De quoi alimenter les conversations. Nous allons observer attentivement cette période à venir qui promet d’être mouvementée : ici, à Perpignan, nous sommes aux premières loges.

Jean Villanove

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