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Le Peuple, les souverains et les chefs d’Etat. Une affaire récente ?

Nous avons tous en tête quelques tableaux des livres d’histoire de notre enfance. Souvenez-vous de l’image du bon roi Saint Louis (Louis IX) qui, au XIII° siècle, rendait la justice sous un chêne. Qui sont ces souverains qui régnaient sur leurs sujets dociles et muets ? Devaient-ils courber l’échine ? Le peuple catalan subissait-il le même despotisme ?Voyons un premier exemple.

Citons Pere IV el Cerimoniós, comte de Barcelona, roi d’Aragó et roi de València. Pour le situer, sachez que c’est lui qui a fait construire le Castillet à Perpinyà en 1368. Un jour, en 1370, il fut sollicité pour régler un grave problème à Tortosa. Il répondit par écrit : « dans les causes criminelles et civiles de la juridiction de Tortosa, la pleine compétence appartient seulement à la ville et aux élus de Tortosa, étant présent le Batlle, sans que le roi, la reine et le duc de Cardona ne puissent s’entremettre dans ces choses ». Le batlle étant le représentant du roi qui était là en tant qu’observateur.

A Perpignan en 1449, une querelle avait éclaté au sein du Consolat de la Vila (le conseil municipal). Les consols s’adressèrent au souverain. Mais, il se trouvait en Sicile. C’est donc la reine Maria qui se déplaça à Perpignan. Allait-elle trancher autoritairement ? Elle écrivit le 18 août : « La très haute et très excellente Senyora Maria, par la grâce de Dieu, reine d’Aragó et de Sicile… épouse de l’excellent Senyor Alfons, roi d’Aragó, est arbitre et amiable compositeur entre les parties ci-dessous écrites, vu le compromis signé et approuvé par le conseil des élus de la ville de Perpinyà… ». C’est clair. La reine Maria n’est là qu’à titre d’arbitre et pour confirmer ce que les élus perpignanais, riches bourgeois et artisans des corporations, avaient déjà résolu entre eux.

Nous voici à Barcelone le 17 novembre 1453. Lors d’une réunion du Consolat de la Vila, appelé Consell de Cent (le conseil municipal) deux parties s’affrontent ; les élus fortunés et les moins riches n’arrivent pas à s’entendre sur les orientations de la ville. De plus, certains voudraient faire entrer dans le Consell des petits artisans. Alors, le marchand Ramon Guerau prend la parole : « Gérer la ville c’est penser au bien public et non augmenter sa richesse personnelle. Les petits artisans ne connaissent pas le fonctionnement de la municipalité de Barcelona ? Peu importe, ils ont droit aux responsabilités ». Des discussions animées éclatent, le ton monte. L’émotion est à son comble dans le magnifique Salon du Consell de Cent. Alors Ramon Guerau ajoute : « Tots, doncs, germans e fills d’una mare, que és la ciutat de Barcelona, entenam a l’honor d’aquella, a la conservació de ses llibertats grans e ensignes, no permetem a aquella qui és en Espanya cap de llibertat (…) qui sigui cautiva e dolorosament en plor. Nous ne voulons pas que Barcelona, qui est la tête des libertés en Espagne, soit en pleurs ! D’autant plus, que quelques clercs, nobles et riches bourgeois soutiennent le petit peuple pour qu’il entre dans le Consell de Cent. Finalement, ce fut la naissance du Syndicat « dels tres estaments i del Poble de Barcelona », Syndicat des trois groupes (les fortunés, les riches et les moins riches) et du Peuple de Barcelona ; le Consell de Cent serait donc composé de plus de cent personnes. Mais, pour modifier le régime politique de la municipalité de Barcelona, il fallait obtenir l’accord du roi. Comment faire ? Le roi est maintenant à Naples.

En décembre 1453, le noble, Galceran de Requesens, gouverneur de Catalunya, accompagné d’une délégation du Syndicat, va jusqu’à Naples. Il persuade Alfons el Magnànim. Le roi accepte la réforme – véritable « ouverture démocratique » – mais, en échange, la municipalité de Barcelona promet de donner au roi l’équivalent des revenus de l’année, du riche, du très riche comté d’Empúries ! C’est le prix considérable du nouveau système payé par la ville de Barcelona.

En conséquence, les cinq consols principaux de la municipalité de Barcelona seront : deux riches bourgeois, un marchand, un artisan et un artiste. De même, le Consell de Cent passe à 128 hommes : 32 riches bourgeois, 32 marchands, 32 artisans, 32 hommes du peuple de Barcelona. Désormais, le « petit peuple » a droit au pouvoir exécutif ! C’est du jamais vu ! Nous pouvons imaginer l’ambiance qui régna le premier jour de la réunion grâce au texte écrit par un riche bourgeois : « Quan va tenir lloc l’entrada a la conselleria d’aquesta gent que eren els artistes i menestrals, es va produir un terratrèmol… Tant se valdria metre-hi bocs com homes de vil condició. » Ce fut un tremblement de terre ! Il eut été préférable d’y mettre des boucs que des hommes d’aussi vile condition.

Mais le peuple catalan aura désormais sa voix. Son rôle sera fondamental et déterminant dans les siècles qui suivirent. Encore aujourd’hui, c’est lui qui est le plus entreprenant.

Joan Villanove